Dark Shadows: l'oeuvre au noir

Tim Burton a-t-il regretté, naguère, de n’avoir pu adapter "La famille Adams" au grand écran ?

Alain Lorfèvre
Dark Shadows: l'oeuvre au noir
©20th Fox

Tim Burton a-t-il regretté, naguère, de n’avoir pu adapter "La famille Adams" au grand écran ? Le fait est que son appropriation de "Dark Shadows" n’est pas plus usurpée, tant l’univers gothique et décalé de cette obscure série-culte (diffusée sur CBS de 1966 à 1971) sied à merveille au grand gamin de Burbank.

Une fois de plus, le réalisateur fait de son alter ego Johnny Depp un outcast. En 1769, Barnabas Collins - fils d’un colon britannique ayant créé, sur la côte est des Etats-Unis, une prospère petite ville - se détourne de sa maîtresse Angélique, domestique de son imposant manoir. Le malheur ayant voulu que celle-ci soit une sorcière, Barnabas est frappé d’une malédiction : sa fiancée se jette du haut d’une falaise, mais lui-même, transformé en vampire, ne peut la suivre dans la mort. Pour parfaire sa vengeance, Angélique s’arrange bientôt pour que Barnabas soit enterré vivant. Deux siècles plus tard, le hasard d’un chantier fait ressurgir l’immortel dans le monde des vivants. Dans son manoir, il retrouve les derniers descendants des Collins, désargentés, depuis qu’Angélique, toujours vivante et malfaisante, a fait main basse sur l’industrie locale.

L’art d’un grand réalisateur est de parvenir à transcender un scénario relativement classique en œuvre éminemment personnelle. Avoir conservé le contexte historique original n’est évidemment pas innocent : Burton se projette d’autant mieux dans la peau de Barnabas qu’il fut lui-même un ado gothique égaré dans l’Amérique de 1972, celle de la fin de l’ère hippie et de la guerre du Vietnam. Contrôlant son acteur fétiche comme jamais, il évite à Depp de cabotiner, comme trop souvent ces dernières années (y compris chez lui). L’acteur en redevient un beau vampire, énigmatique, au phrasé délicieusement désuet, mais sans excès ni outrance. Le réalisateur l’entoure de seconds rôles si consistants qu’on est presque frustré de les voir si peu : on eût aimé passer plus de temps avec Michelle Pfeiffer, matriarche combative, Chloë Moretz, en ado mal dans sa peau (et pour cause ), ou Helena Bonham Carter, en toubib alcoolo et parasite.

Madame Burton doit-elle, au demeurant, s’inquiéter ? On se souvient que celle-ci a pris dans le cœur du réalisateur la place de son ex-muse, la sculpturale Lisa Marie. A voir la manière dont il la filme, il ne fait aucun doute qu’Eva Green lui a tapé dans l’œil. Diaboliquement séduisante, tantôt envoûtante, tantôt vénéneuse, authentiquement femme fatale, la Française vole presque chaque scène à un Johnny Depp consentant. Elle retrouve ici le glamour qui avait fasciné dans "Casino Royale", la consistance d’un rôle décoiffant en plus.

Si le scénario manque par instant de ressort ou d’originalité, Burton confère à "Dark Shadows" un charme envoûtant. Rejouant ses gammes gothiques, il s’autorise quelques variations ironiques (la rencontre entre Barnabas et les hippies), clins d’œil autoréférentiels (la gestuelle hypnotique du vampire renvoie à celle de Bela Lugosi qui fascinait Depp dans "Ed Wood") ou idées visuellement éblouissantes (la nature ultime d’Angélique). Une fois n’est pas coutume, c’est du flacon que vient l’ivresse - à l’image de Collinwood, le manoir familial, somptueux décor auquel Burton a consacré autant d’attention qu’à ses personnages, et qu’il se délecte à filmer dans ses moindres recoins. Pour notre ravissement.


Réalisation : Tim Burton. Scénario : Seth Grahame-Smith. Avec : Johnny Depp, Eva Green, Michelle Pfeiffer, Helena Bonham Carter, 1h52.