Ceci n’est pas un film sur l’affaire Lhermitte

Murielle aime Mounir. Mounir épouse Murielle. Ils auront quatre enfants. Un couple ordinaire, en somme. Sauf que, comme sa psy le lui fera remarquer des années plus tard, André Pinget, père adoptif de Mounir, est aussi le médecin traitant de Murielle, vit sous le même toit et entretient le couple. Il est aussi, accessoirement, le mari de la sœur de Mounir - mariage blanc au profit de cette dernière. On a connu cellule "familiale" plus simple et plus saine. L’issue dramatique ne fait aucun doute : elle est explicite dès le début, le reste du film étant un long flash-back. Se délaissant d’emblée de tout faux suspense, l’intérêt, pour Joachim Lafosse et son coscénariste Matthieu Reynaert, aidés par Thomas Bidegain (scénariste de Jacques Audiard), est ailleurs : exporer l’étouffement affectif qui étreint progressivement Murielle.

A.Lo.

Murielle aime Mounir. Mounir épouse Murielle. Ils auront quatre enfants. Un couple ordinaire, en somme. Sauf que, comme sa psy le lui fera remarquer des années plus tard, André Pinget, père adoptif de Mounir, est aussi le médecin traitant de Murielle, vit sous le même toit et entretient le couple. Il est aussi, accessoirement, le mari de la sœur de Mounir - mariage blanc au profit de cette dernière. On a connu cellule "familiale" plus simple et plus saine. L’issue dramatique ne fait aucun doute : elle est explicite dès le début, le reste du film étant un long flash-back. Se délaissant d’emblée de tout faux suspense, l’intérêt, pour Joachim Lafosse et son coscénariste Matthieu Reynaert, aidés par Thomas Bidegain (scénariste de Jacques Audiard), est ailleurs : exporer l’étouffement affectif qui étreint progressivement Murielle.

En Belgique, on a déjà beaucoup écrit sur ce film qui, comme le rappelle un carton final, n’a pas prétention à rendre dans le détail le terrible fait divers dont il est "librement inspiré". L’intérêt de la fiction est parfois de sublimer la réalité, de la dépasser, pour mieux l’observer. La figure de Médée hante les films de Joachim Lafosse, tragédies et fables modernes, depuis "Tribu", son film de fin d’études. "Folie privée", son premier long métrage, se ponctuait déjà par un infanticide, conséquence d’une séparation "à perdre la raison".

Joachim Lafosse a toujours revendiqué un point de vue moral. Ici, peut-être plus vigilant au regard des autres, le trio d’auteurs privilégie un point de vue plus neutre. Comme toujours chez Lafosse, l’explication psychologique importe moins que le regard entomolgique. Si l’on aura le bon sens d’oublier les faits pour se laisser emporter par cette tragédie, on découvrira un singulier ménage à trois dans lequel chacun porte sa part de responsabilité. Pinget, bienfaiteur et père de substitution pour Mounir, étend naturellement sa bienveillance à Murielle, mais hors de toute considération pour la sphère privée de celle-ci. Celle-ci laisse d’abord faire : le mentor de mon mari est aussi mon mentor, d’autant qu’autour de Murielle, c’est le désert familial. Et, bientôt, quand la charge familiale - trois filles - prend le pas sur son métier d’institutrice, l’isolement social vient s’y ajouter. "Tâche de nous faire un garçon, cette fois", dira Pinget lorsqu’elle tombe enceinte pour la quatrième fois. "Nous"; "un garçon" : double charge, une de trop.

Au début de la relation entre Mounir et Murielle, la caméra est en permanence sur les visages, au cœur même de leur relation. Pulsation formelle qui se ralentit lorsque s’installe la routine domestique : plans larges et fixes dans un espace clos. Dans cette maison bourgeoise qui ressemble à un meublé de luxe, mais impersonnel, toute vision extérieure semble bannie. Les enfants ou leurs traces l’encombrent toujours plus, jusqu’au dénouement, traité hors-champ, sans sensationnalisme ni pathos. Seul bémol : utilisant pour la première fois la musique, le réalisateur en fait un usage signifiant trop appuyé, desservant une écriture au demeurant subtile.

Remettre Tahar Rahim en présence de Niels Arestrup après "Un prophète" est évidemment une belle idée de cinéma et offre un arrière-plan consistant à la relation entre leur personnage. Les deux comédiens ont d’ailleurs une interaction naturelle à l’écran. Figure dramatique centrale du film, Emilie Dequenne, justement récompensée à Cannes, compose une prestation sans faute : irradiante de bonheur au début, siphonnée de fatigue à la fin. On se souviendra que, récemment, "Rosetta" s’était déjà muée en "Fille du RER", tout aussi fragile, se mentant jusqu’au drame.

Il faut grâce et talent au réalisateur et à son interprète pour réussir un plan-séquence d’une charge émotionnelle hypnotique sur "Femmes, je vous aime" de Julien Clerc - dont personne n’aurait cru qu’il pourrait être un jour la clé dramatique d’une tragédie contemporaine aussi terrifiante que banale : à Cannes, où le film fut présenté en première mondiale, nombreux étaient les confrères étrangers qui y trouvèrent résonance à semblable fait divers ayant défrayé la chronique chez eux. Nul n’est prophète en son pays.

Réalisation : Joachim Lafosse. Scénario : Joachim Lafosse, Matthieu Reynaert, Thomas Bidegain. Avec Niels Arestrup, Tahar Rahim, Emilie Dequenne 1h54.