New York - Denver - San Francisco

Les premières secondes, la première séquence, c’est capital dans l’adaptation d’un livre aussi culte que "On the road", de Jack Kerouac. D’emblée, le réalisateur doit balayer les doutes, embarquer le spectateur à bord.

Fernand Denis

Les premières secondes, la première séquence, c’est capital dans l’adaptation d’un livre aussi culte que "On the road", de Jack Kerouac. D’emblée, le réalisateur doit balayer les doutes, embarquer le spectateur à bord.

L’écran est noir. Une voix modeste chante à capella, égraine ce qui ressemble à un itinéraire. L’écran s’éclaire un peu, des jambes marchent, une voie se dessine. Une voix, une voie, et l’ombre d’un routard. Un camion s’arrête, l’homme grimpe dans la benne où il découvre d’autres trimardeurs. Une lampée de gnôle en guise de bonjour, quelques questions - tu viens d’où ? Tu vas ou ? -, on écoute celui qui chante, on l’accompagne même, on fait des blagues, les cheveux au vent, la chemise en voile, au loin, le soleil pique du nez.

Non, le livre ne commence pas comme cela, mais le spectateur est embarqué, il a pris le récit en marche. L’ouvrage est linéaire, certes, mais c’est une mosaïque de petites histoires, avec des personnages qui vont et qui viennent. Avec des villes d’où l’on part et où l’on revient. Avec du soleil, de la pluie, de la brume, de la neige. Avec des pick-up, des bus, des voitures, des semelles trouées. Avec des petits boulots, des nuits blanches, du be-bop, des estomacs qui crient. Et encore des filles, de la benzédrine, les lendemains comme des pages blanches.

C’est on the road movie par excellence. Sauf que dans un road movie, il y a un but à atteindre, une destination à rejoindre, même si c’est le voyage qui compte. "On the road" n’a pas d’objectif précis. La destination est en mouvement, c’est Neal Cassady. Un ex-détenu qui déboule un jour à New York, chez Kerouac, pour apprendre à écrire. Neal, c’est l’homme qui a volé 500 bagnoles à Denver. C’est un 1/3 de délit, 1/3 de prison, 1/3 de bibliothèque. Et encore 1/3 de défonce (avec substances légales ou illégales). C’est pas loin d’un extraterrestre - plein d’énergie, de charisme, de liberté, de fureur de vivre - qui électrise Jack Kerouac et ses potes. Pour Allen Ginsberg, c’est même le coup de foudre. Dimension sexuelle comprise. Neal n’est entravé d’aucune chaîne. Il se sent bien dans son corps et ne demande qu’à s’en servir, sans exclusive, même si ce sont les filles qui l’excitent, le mettent en transe.

Il est libre comme l’air, comme l’électron. Il débarque quand on ne l’attend pas, mais il plante ses amis, ses femmes comme on se débarrasse d’un boulet.

Pour filmer ce récit qui va dans tous les sens - Est-Ouest et Nord-Sud -, mais aussi les cinq autres, il faut sans doute y mettre un peu d’ordre, donner un sens là où on accumule les sensations. On n’est pas étonné de voir le réalisateur de "Central do Brasil" ou d’une "Famille brésilienne" le structurer autour de la figure du père. Celui que Jack enterre à l’incipit du rouleau original (mais pas du livre). Ce père que Neal cherche et croit apercevoir parmi les clochards de Denver. Mais on peut tout aussi bien y voir le parcours d’un jeune écrivain à la recherche de matière, découvrant en Neal, un homme bigger que la petite life de chacun, sauvage, avide d’expérience, d’adrénaline, de surexcitation, toutes ces choses qu’on trouve dans le sexe, l’alcool, les amphétamines, la vitesse, l’aventure et même la littérature.

Walter Salles illustre l’ouvrage de Kerouac, recrée ses atmosphères, esquisse les premières fissures d’un monde dans lequel le rock’n’roll, la contre-culture, les hippies, la contestation vont bientôt s’engouffrer. Et, surtout, il l’éclaire à sa façon. Plutôt que le film déjanté attendu, il met "On the road" en perspective, le fait apparaître comme le miroir "Carnets de voyage", ce périple du jeune Ernesto Guevara en moto à travers l’Amérique latine en compagnie de son ami Alberto. C’est un peu comme s’il pliait le continent américain à hauteur du Mexique pour saisir ce surprenant reflet de l’Amérique du Sud dans celle du Nord et vice versa. A chaque fois, deux hommes (l’un deviendra illustre, l’autre restera anonyme), un véhicule (la Norton et la Hudson), un périple de milliers de kilomètres, les premiers signes d’un mouvement qui va ébranler la géographie politique d’un côté, les fondements culturels de la société de l’autre. "On the road" est le film jumeau de "Diarios de Motocicleta".

Sam Riley est un formidable Kerouac, Garrett Hedlund développe un charisme animal, Kristen Stewart est LouAnne à souhait et Viggo Mortensen campe un saisissant William Burroughs; tous donnent l’envie de se lancer dans le rouleau original, de (re) lire on the road.

Réalisation : Walter Salles. Scénario : Jose Rivera, d’après le roman de Jack Kerouac. Images : Eric Gautier. Avec Garrett Hedlund, Sam Riley, Kristen Stewart, Kirsten Dunst, Viggo Mortensen 2h17.