La nuit des punks vivants

Cinquième opus des anars grolandais Delépine et Kervern. Benoît Poelvoorde, en plus vieux punk à chien, pour une déambulation nostalgique. Le Grand soir ***.

La nuit des punks vivants
©D.R.
A.Lo.

Le Grand Soir", de Benoît Delépine et Gustave Kervern commence presque comme un film des frères Dardenne : gros plan sur un front à crête, tatoué du mot "Not" (1). "Not", c’est le surnom de Ben (Benoît Poelvoorde), "le plus vieux punk à chien d’Europe". Le fidèle ami de l’homme répond, lui, au nom de "8-6" et se contente comme son maître de sa ration quotidienne de bière-croquettes (c’est Billy Bob, le vrai chien de Poelvoorde, qui a reçu une mention spéciale à la "Palm Dog" cannoise). "Not" a un frère, Jacques (Albert Dupontel), vendeur dans un grand magasin de literie situé dans une de ces zones commerciales typiques de la "France moche". "Tu vois, ici, tu peux te promener toute l’année dans des bâtiments aux normes, avec des mesures de sécurité aux normes et des produits aux normes." Ces deux-là parlent la même langue, mais ne se comprennent pas (hilarant dialogue de sourds au premier degré dans leur première confrontation). Jacques est aussi conventionnel que "Not" est anarchiste. Mais la norme a aussi ses limites et quand Jacques les franchit, c’est son frère qui va lui apprendre un nouveau mode de vie.

Les deux coréalisateurs poursuivent leur exploration de la France profonde. Leur cinéma est le pendant poétique et burlesque de leurs sketches acides de Groland, parodies des séquences "terroir" à JT à la Jean-Pierre Pernaud - ce qui fait d’eux autant des enfants de Bourdieu que de Desproges. Poelvoorde et Dupontel forment une fratrie électrisante. De solos au début, leurs délires se font ensuite en duo, sans que l’on sache toujours quelle est la part de séquences prises sur le vif, improvisées ou strictement scénarisées. Pogo solitaire du premier, bagarre avec un olivier du second, cours de "marcher punk" ou de séance de "psy punk" : les moments mémorables abondent pour qui est réceptif à l’humour lunaire de Delépine et Kervern.

Favorisant les plans-séquences, où le rire se déclenche sur la longueur, Delépine et Kervern refont appel à leur petite famille de cinéma : un caméo de Bouli Lanners ici, un autre de Depardieu (en "Madame Soleil") là, une figuration de Noël Godin ou de Yolande Moreau, augmentés de Brigitte Fontaine (perpétuellement sur un nuage) et, punk oblige, d’interventions bien déjantées des Wampas, objets des fantasmes oniriques de Not.

Bizarrement, pourtant, c’est leur film le moins rugueux à l’image, moins fou qu’" Aaltra", moins surréaliste qu’ "Avida", (un peu) moins politique que "Louise-Michel", moins poétique que "Mammuth". Mais le plus triste, comme si ses auteurs avaient précisément compris que l’heure n’était plus au "grand soir" utopique et nihiliste, mais à la survie - le fameux "struggle for life" : leurs frères punks, espèce en voie de disparition, ne déambulent plus dans des rues vivantes et vibrantes, mais errent sur les parkings d’une zone commerciale ou dans des campagnes déshumanisées. C’est avec les lettres des enseignes de grandes chaînes qu’ils composeront leur ultime cri : "We Are Not Dead." Mais sur le bord d’une autoroute, qui le lit encore ?

Réalisation et scénario : Benoît Delépine et Gustave Kervern. Avec Benoît Poelvoorde, Albert Dupontel, Brigitte Fontaine, Serge Larivière, 1h32.

1. Image d’ouverture qui a dû rappeler ses débuts au président du jury "Un Certain Regard" (où le film était présenté à Cannes) : Tim Roth apparut pour la première fois avec un gros plan de son front tatoué d’une croix gammée dans "Made in Britain", d’Alan Clarke (1982). "Le Grand Soir" a en tout cas reçu le prix spécial du jury.