Operation Single Malt

Cela commence comme le film de Raymond Depardon, "10e chambre". Devant le juge défilent des affaires banales qui ne feront pas une ligne dans le journal. Ainsi, il y a Albert tellement bourré sur le quai de la gare qu’il a manqué de peu de se faire déchiqueter par un train comme le montre une hilarante scène inaugurale. Puis Mo qui a la main leste. Rhino toujours prêt à rigoler, même aux dépens des statues. Et enfin, Robbie le bagarreur. Votre regard ne lui plaît pas, il vous envoie une semaine à l’hôpital de Glasgow. Tous les quatre sont condamnés à des travaux d’intérêt général.

Fernand Denis

Cela commence comme le film de Raymond Depardon, "10e chambre". Devant le juge défilent des affaires banales qui ne feront pas une ligne dans le journal. Ainsi, il y a Albert tellement bourré sur le quai de la gare qu’il a manqué de peu de se faire déchiqueter par un train comme le montre une hilarante scène inaugurale. Puis Mo qui a la main leste. Rhino toujours prêt à rigoler, même aux dépens des statues. Et enfin, Robbie le bagarreur. Votre regard ne lui plaît pas, il vous envoie une semaine à l’hôpital de Glasgow. Tous les quatre sont condamnés à des travaux d’intérêt général.

Rénover une salle communale, nettoyer un cimetière : autant d’activités qui finissent par créer des liens. Il faut dire que leur éducateur y met tout son cœur. Une bonne pâte ce Harry. Sortir ces jeunes de la mouise, c’est sa raison de vivre. Faut dire qu’il a un talent hors pair, il sait repérer la part de l’ange sous le voyou. Le nez extraordinaire de Robbie ne lui a pas échappé.

C’est que Harry a une autre passion : le whisky. Au point de vouloir la faire partager et d’emmener ses protégés à visiter une distillerie, à respirer la part des anges, cette évaporation parfumée qui se produit dans les chais alors que le whisky prend de l’âge. Une révélation pour le jeune Robbie qui va mettre à profit ses nouvelles facultés pour organiser une belle arnaque. Avec la bénédiction de Loach. Car quand il s’agit de rouler un millionnaire dans la farine, l’ami Ken est toujours partant. Et s’il est Américain, le plaisir en est doublé.

Une fois n’est pas coutume, il est d’humeur à la rigolade, Ken Loach. Certes, on voit bien que le sujet n’est pas drôle. Ces jeunes sont sans avenir, car ils sont nés au mauvais endroit, au mauvais moment. Un père bagarreur et des perspectives d’emploi nulles font de la délinquance l’unique porte de sortie pour Robbie.

Ayant déjà traité le sujet de façon noire dans "Sweet Sixteen", Ken Loach propose cette fois une version ambrée comme le whisky. Résultat, il est plus cool, plus détendu, plus optimiste. Plutôt que d’en remettre une couche, il en remet une rasade. Et de distiller une comédie sociale très tourbée, très écossaise, pure malt de classe ouvrière, avec une solidarité très tannique, et cette pointe de farine américaine dans laquelle on roule les riches et leur snobisme. A chaque lampée, on sent descendre cette chaleur humaine caractéristique qui réchauffe le cœur et le moral, donne à voir une lueur d’espoir dans un horizon si noir, si violent.

Ce n’est pas un tout grand Ken Loach, pas un prix du jury à Cannes - qu’il a pourtant reçu à sa grande surprise - mais on ne boude pas son plaisir devant cette arnaque astucieuse, cette initiation au whisky, ce réalisateur détendu, ces personnages savoureux dont le généreux John Henshaw dans le rôle de l’éducateur. Si un ange passe dans cette histoire, c’est bien lui.

Réalisation : Ken Loach. Scénario : Paul Laverty. Production : Rebecca O’Brien. Avec : Paul Brannigan, John Henshaw, Gary Maitland, William Ruane, Jasmin Riggins 1h41