Roma caput Woody

Après Londres, Barcelone, Paris, Woody Allen poursuit à Rome son tour d’Europe, ses exercices de ville pourrait-on dire. Le modus operandi est désormais bien connu. L’ex-Mr Manhattan répertorie les clichés attachés à la métropole choisie. Rome, c’est le Colisée, le Forum, la place d’Espagne, les touristes, des étudiants, l’opéra, les communistes, le latin voleur, les prostituées bien en chair. De quoi préparer un festival d’histoires.

Fernand Denis

Après Londres, Barcelone, Paris, Woody Allen poursuit à Rome son tour d’Europe, ses exercices de ville pourrait-on dire. Le modus operandi est désormais bien connu. L’ex-Mr Manhattan répertorie les clichés attachés à la métropole choisie. Rome, c’est le Colisée, le Forum, la place d’Espagne, les touristes, des étudiants, l’opéra, les communistes, le latin voleur, les prostituées bien en chair. De quoi préparer un festival d’histoires.

Soit quatre récits. Certains ont quelque chose de familier, le primo notamment. Des parents américains - dont Woody en metteur en scène d’opéra à la retraite - viennent rencontrer ceux du bel Italien dont leur fille est tombée amoureuse.

Le secundo aussi. Un architecte américain d’âge mur - le Frank Gehry du shopping mall - se retrouve en quelque sorte dans la position de Humphrey Bogart dans "Play it again, Sam". Ayant rencontré un jeune étudiant en architecture, comme il l’était lui-même à Rome voici trente ans. Il est amené à le faire profiter de son expérience. Pas en matière de résistance des matériaux mais bien de la raison masculine face à l’ingéniosité technique de la séduction féminine.

Woody tient ainsi plusieurs histoires sur le feu, passant de l’une à l’autre avec une fluidité qui ne lasse pas d’étonner.

Le tout est assaisonné de trouvailles du chef. La plus burlesque est l’exploitation par notre metteur en scène lyrique de la voix du beau-père de sa fille, un ténor sublime sous la douche. La plus cinglante concerne la télé dont l’Italie est désormais à la pointe de l’évolution grâce à Berlusconi. Soit un modeste travailleur qui se lève chaque matin à 7h, prend son petit déjeuner en famille, et puis se rend au bureau. Mais ce jour-là, en sortant de son immeuble, il se retrouve nez à nez avec une meute d’appareils photos et de caméra braqués sur lui comme s’il s’agissait de recueillir la dernière injure d’un international français sortant du terrain (de la vulgarité). Il ne doit son salut que dans la porte ouverte d’une grosse limousine qui l’emmène immédiatement à Cinecittà. On l’installe illico sur le plateau du JT où la Claire Chazal locale se prépare à l’interviewer. Mais quelles questions ?, se demande Mr Lambda. Hé bien, que mangez-vous le matin au petit déjeuner ? Ah, deux tartines ! Pain blanc ou pain complet ? Et sa barbe, il la rase avant ou après le repas ? A peine sorti du studio, c’est l’émeute, chaque fois qu’il apparaît en rue. Et au restaurant, il y a toujours une table libre pour lui, même si c’est complet depuis un mois. Simple et efficace, la charge sur la télé façon BFM est imparable. Il n’y a rien à montrer, rien à dire, on va vous le prouver avec un direct de huit heures.

Autant de petites histoires, autant de croquis de personnages universels qui offrent l’occasion à Woody de revenir sur des thèmes qui lui tiennent à cœur, comme la célébrité et les névroses féminines, de trousser des scènes sur mesure pour un Roberto Benigni lunaire, ou pour lui-même en compagnie de l’allenissime Judy Davis.

Il faut dire que le cast est aussi savoureux que la cuisine italienne avec une Ellen Page, en irrésistible machine de séduction intellectuelle, un Jesse Eisenberg idéal pour incarner un Woody jeune, ou encore la fidèle Penélope Cruz, qui peut tout faire même Sofia Loren et Anna Magnani réunies.

On vous ressert ? C’est que quatre petites histoires donnent souvent une impression de superficialité par rapport à l’épaisseur d’un récit unique. Mais en réfléchissant à deux fois, chaque segment a sa profondeur. Ainsi, par exemple, dans les quarante années qui séparent Humphrey Bogart de notre architecte conseiller, il y a toujours autant d’humour et de mystère féminin mais on y trouve la malice de l’expérience également.

Réalisation, scénario : Woody Allen. Production : Letty Aronson. Images : Darius Khondji. Avec : Woody Allen, Alec Baldwin, Roberto Benigni, Penélope Cruz, Judy Davis, Jesse Eisenberg, Greta Gerwig, Ellen Page 1h51.