Trishna d’Osian

Trishna d’Osian comme on dit Tess d’Urberville. Et pour cause, Michael Winterbottom a délocalisé l’héroïne de Thomas Hardy, du Dorset jusqu’au Radjastan, du XIXe siècle au XXIe siècle.

Fernand Denis

Trishna d’Osian comme on dit Tess d’Urberville. Et pour cause, Michael Winterbottom a délocalisé l’héroïne de Thomas Hardy, du Dorset jusqu’au Radjastan, du XIXe siècle au XXIe siècle.

Jay, play-boy mi-Anglais, mi-Indien, termine ses vacances en compagnie de ses amis british. Dans un hôtel d’Osian, il est touché par la grâce d’une jeune danseuse. A peine l’a-t-il abordée, qu’il est charmé par sa timidité, sa réserve. Quelques jours plus tard, en route vers l’aéroport, son regard la repère par hasard dans le paysage. Elle a le bras cassé à la suite de l’accident de jeep de son père maraîcher qui a crashé son outil de travail, loin d’être payé. L’occasion pour le jeune homme de sauver la jeune fille de la ruine en lui proposant un emploi dans son hôtel à Jaipur.

Winterbottom n’exporte pas ce roman de Thomas Hardy en Inde afin de le rafraîchir avec des couleurs vives dans un environnement exotique. En passant de Tess à Trishna, il démontre, si besoin en était, la dimension universelle des histoires de Thomas Hardy que Winterbottom connaît bien. On se souvient de son adaptation stylisée de "Jude" avec Kate Winslet. La passion, la trahison, l’abandon, la cruauté se vivent avec la même intensité sous toutes les latitudes, dans toutes les cultures, à tous les âges. En changeant de milieu social, de civilisation, de siècle, il rappelle non seulement cette vérité, il permet à l’œuvre de vivre, de se développer, d’élargir ses dimensions. Même si les puristes seront sans doute choqués de voir le seul Jay incarner les deux personnages du roman : Alec, le diabolique, et Angel, l’idéaliste.

D’ailleurs, la dimension indienne s’étend au-delà des paysages, des atmosphères, du dépaysement. C’est le portrait d’une société en mutation dont Trishna est le symbole. Elle vient d’une famille très modeste, elle a poussé dans des traditions séculaires mais son accès à l’éducation lui a ouvert les yeux sur un autre monde. Celui des touristes étrangers qui occupent désormais les chambres des maîtresses des maharadjahs dont les palais sont reconvertis en hôtels de luxe.

Les pieds de Trishna sont enracinés dans le passé, dans une cabane familiale, mais sa tête est dans un appartement du 15e étage à Bombay. Elle est écartelée entre le respect des traditions et de l’autorité masculine, le poids de la survie de sa famille posé sur ses seules épaules, et son tempérament qui la pousse vers l’indépendance, l’émancipation. Elle veut prendre en charge sa carrière, voire son rêve : devenir une danseuse à Bollywood. Et Winterbottom de se servir des images de ces mélodrames chantés et dansés pour mettre en abîme le destin de Trishna, entre la fiction fuchsia et la noire réalité.

Sans doute fallait-il aller jusqu’en Inde aussi pour atténuer le souvenir de Nastassja Kinski, interprète parfaite jusqu’au bout des lèvres autour desquelles s’articulait la mise en scène de Polanski. A l’inoubliable scène à la fraise répond la scène de la perruche lorsque Jay apprend à Trishna à siffler comme l’oiseau, ce qui justifie les très gros plans sur sa bouche. Freida Pinto, le gros lot de "Slumdog millionaire", trouve ici un rôle qui met en valeur autant ses qualités de comédienne que sa grande beauté. D’une élégance naturelle, elle dégage ce mélange paradoxal d’animal aux abois et d’inflexible détermination.

Réalisation, scénario : Michael Winterbottom. Images : Marcel Zyskind. Avec Freida Pinto, Riz Ahmed, Roshan Seth 1h53