Un homme et une femme

Sur papier, le pitch est tiré par les cheveux : c’est l’histoire d’un homme qui prend conscience de son désir inné d’être une femme au moment même où il rencontre celle de sa vie. Au théâtre, on aurait pu en faire un huis clos physique et psychologique moite, avec réflexion existentielle sur l’être et le genre. Il y a, d’ailleurs, comme un infime indice de cette option dans la subsistance du dialogue en off entre le protagoniste principal, Laurence Alia, patronyme idéalement ambigu, et une critique littéraire. A l’image, par contre, Xavier Dolan met en scène onze ans de la vie de Laurence (Melvil Poupaud) et Fred (Suzanne Clément), au prénom androgyne, elle aussi, mais aux corps et désirs de femme. D’abord toléré par Fred et, même, son entourage social et professionnel, le travestissement de Laurence, prélude à sa transsexualité, finit par briser le couple, pourtant profondément amoureux.

Alain Lorfèvre

Sur papier, le pitch est tiré par les cheveux : c’est l’histoire d’un homme qui prend conscience de son désir inné d’être une femme au moment même où il rencontre celle de sa vie. Au théâtre, on aurait pu en faire un huis clos physique et psychologique moite, avec réflexion existentielle sur l’être et le genre. Il y a, d’ailleurs, comme un infime indice de cette option dans la subsistance du dialogue en off entre le protagoniste principal, Laurence Alia, patronyme idéalement ambigu, et une critique littéraire. A l’image, par contre, Xavier Dolan met en scène onze ans de la vie de Laurence (Melvil Poupaud) et Fred (Suzanne Clément), au prénom androgyne, elle aussi, mais aux corps et désirs de femme. D’abord toléré par Fred et, même, son entourage social et professionnel, le travestissement de Laurence, prélude à sa transsexualité, finit par briser le couple, pourtant profondément amoureux.

Enfant prodige autoproclamé, Dolan est aussi (et, cette fois, surtout) prodigue. Deux heures quarante, c’est beaucoup. Durée justifiée par l’ambition du film, prétentieuse diront certains, de couvrir onze ans de la vie d’un homme et d’une femme (ou deux femmes, pourrait-on écrire) : c’est la moitié de l’âge du réalisateur ! Chronologie oblige, il lui faut aussi remonter le temps. Il aurait pu se contenter du début des années 2000. Mais se paie le luxe de situer le début de son récit l’année même de sa naissance : 1989. Et de nous faire revivre la fin de la New Wave - musicale, esthétique, vestimentaire - dans sa version la plus baroque et la moins heureuse.

Au diapason de l’époque décrite, le début du film est encombré d’oripeaux formels : Dolan, gamin capricieux, tourne en roue libre, joue des filtres et des néons. Certains signes extérieurs agacent. Outre le fait que le garçon est sûr de son talent, il y a ses postures que résume la scène du "bal du cinéma", long clip sur la vieille scie eighties "Fade to Grey" de Visage. Pour ceux qui s’en souviennent, c’est aussi pompier qu’une vidéo néoromantique de Spandau Ballet. Et, sur grand écran, d’autant plus indigeste. On préfère, et de loin, le versant intimiste du film, mieux maîtrisé dans sa deuxième partie, quand la séparation entre Laurence et Fred donne lieu aux scènes les plus profondes, les plus tourmentées, les plus saisissantes - jusqu’à un flash-back final d’une rare profondeur émotionnelle. Poupaud et Clément gagnent aussi en subtilité sur la durée.

Dolan a les défauts de ses qualités : l’ambition et l’assurance démesurée de son âge - 23 ans - confinent à l’arrogance coupable. Mais son cinéma est aussi fait d’enthousiasme, communicatif, et d’audace, admirable, comme l’avaient révélé "J’ai tué ma mère" et "Les amours imaginaires". Le scénario de "Laurence Anyways" contient des fulgurances - notamment dans les dialogues - mais beaucoup de naïveté sentimentale. De même sa mise en scène alterne l’inspirée et le cliché. Un producteur plus rigoureux lui aurait moins laissé la bride sur le coup : le réalisateur a aussi signé les costumes du film et exécuté le montage (là où un(e) autre aurait sans doute allégé à bon escient). Mais, Dolan, sûr de son fait et de lui-même, n’en a fait qu’à sa tête. Bien faite ou trop grosse, la suite nous le dira.

Réalisation et scénario : Xavier Dolan. Avec : Melvil Poupaud, Suzanne Clément, Nathalie Baye, 2h41.