Quelque cent minutes de bonheur

Voici un film précieux et délicat, qui se mérite sur la durée. Une œuvre sans prétention apparente, mais servie par une mise en scène rigoureuse et juste, et des comédiens au sommet de leur art.

A.Lo.

Voici un film précieux et délicat, qui se mérite sur la durée. Une œuvre sans prétention apparente, mais servie par une mise en scène rigoureuse et juste, et des comédiens au sommet de leur art.

Parenthèse : dans quelques semaines, le public pourra découvrir "Amour", de Michael Haneke. La réputation du réalisateur autrichien, sa deuxième Palme d’or cannoise attireront à juste titre les spectateurs. Stéphane Brizé ("Mademoiselle Chambon"), lui, n’est pas de ces réalisateurs dont le nom fait d’emblée courir les foules ou s’activer les sélectionneurs de festival. Erreur, car sur un sujet pas si éloigné que celui du dernier film d’Haneke, son cinéma pourrait être qualifié d’aussi essentiel, au sens premier du terme : il fait sens. Et d’aussi noble : il traite ses protagonistes avec respect et dignité.

Alain Evrard (Vincent Lindon) sort de prison. On apprendra vite qu’il vient d’y passer dix-huit mois pour avoir transporté des stupéfiants dans son camion. Il retourne vivre chez sa mère (Hélène Vincent), veuve nourrissant encore de la colère contre son mari défunt. Passé quelques jours de trêve, les relations tendues entre la mère et le fils reprennent, faites d’incommunicabilité et de coups de gueule d’Alain. Le fossé semble se creuser définitivement lorsque celui-ci découvre que sa mère, malade, envisage de mettre fin à ses jours avec l’aide d’une association légale en Suisse.

Même si le sujet est abordé ouvertement et dans le détail, "Quelques heures de printemps" n’est pas un film sur l’euthanasie. C’est une œuvre sur une relation familiale morte des années auparavant et qui tente de se reconstruire tant bien que mal. Mort-vivant social, Alain retrouve sa mère, morte-vivante médicale. Que dire, que faire, quels gestes de tendresse avoir ? Stéphane Brizé et ses comédiens travaillent dans la pudeur et le détail, sans effet ni esbroufe. La caméra est le plus souvent fixe, les décors ordinaires, comme les actions - préparer à manger, boire un café, faire le ménage, sortir le chien. Cet animal, Cali, devient vite le seul vecteur de communication - parfois à son corps défendant - entre la mère et le fils.

Sans démonstration, Brizé dépeint au passage cette France "normale" ou "d’en bas", comme dirait l’autre (et qui pourrait être la Belgique, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne) dont les habitants n’attendent plus rien de personne, minés des souvenirs de jours meilleurs, coincés entre les quatre murs d’une vie provinciale monochrome, enfermés dans un ascenseur social en panne, assommés de foot à la radio ou de Patrick Sébastien à la télévision.

Pour incarner Alain, Vincent Lindon s’imposait. S’il est, certes, dans un registre qui est de plus en plus fréquemment le sien - bourru, silencieux, - il le décline avec d’infinies variations pour suggérer la psychologie de son personnage. Dans le rôle de sa mère, Hélène Vincent (les amateurs de théâtre la connaissent, le grand public s’en souviendra dans "La vie est un long fleuve tranquille") est saisissante de détermination face à son destin et ses choix. Son interprétation bouleverse par sa précision émotionnelle, jusqu’au dernier instant. Au diapason, Olivier Perrier et Emmanuelle Seigner - en amoureux transis, d’âges et de natures différentes - complètent ce discret mais remarquable ouvrage dont le titre trouvera sa signification dans la dernière séquence.

Réalisation : Stéphane Brizé. Scénario : Florence Vignon et Stéphane Brizé. Avec Vincent Lindon, Hélène Vincent, 1h48.