Je parle, donc je suis

Drôle de hasard, à la sortie de la projection de presse de "Dead Man Talking" : dans la rame de métro nous ramenant à la rédaction, l’accroche d’une publicité pour un service d’assistance téléphonique nous saute aux yeux : "Un homme existe lorsque sa voix est écoutée."

A.Lo.

Drôle de hasard, à la sortie de la projection de presse de "Dead Man Talking" : dans la rame de métro nous ramenant à la rédaction, l’accroche d’une publicité pour un service d’assistance téléphonique nous saute aux yeux : "Un homme existe lorsque sa voix est écoutée."

Personne n’a sans doute jamais beaucoup écouté William Pascal Lamers (Patrick Ridremont), sauf, peut-être, son chien, écrasé par un chauffard, un acte qui a lui a fait perdre la raison. Cette nuit-là, Pascal, condamné à mort, doit expier son crime. L’aumônier (Christian Marin) de la vieille prison arrive en retard, l’infirmière est sourde et muette et le nouveau directeur de la prison, Karl Raven (François Berléand), impatient - c’est l’anniversaire de sa fille qui l’attend dans la voiture, sous la pluie. C’est la seule assistance des derniers instants de William. Même l’unique journaliste qui a fait le déplacement est d’abord intéressé par le passé récent de Raven qui a fait la "Une" des tabloïds. Mais, ayant légalement droit à une dernière déclaration, et sous les encouragements du prêtre, William entame le récit de sa vie. Raven s’impatiente et veut couper court à sa logorrhée, mais Lopez, le gardien (Denis M’Punga), le rappelle à l’ordre : l’exécution ne peut avoir lieu que lorsque le condamné a fini sa déclaration. Et quand sait-on qu’il a fini ? Un coup de fil au bureau du gouverneur, et la réponse arrive : on ne sait pas. Pour William, ce vide juridique sera-t-il un sursis ? Et à trente jours des élections, laisser parler ou ne pas laisser parler le condamné devient la question politique.

"Dead Man Talking", ce n’est pas un film contre la peine de mort. Ni un thriller. C’est une fable : Shéhérazade à l’échafaud. Un conte teinté d’humour noir que l’on doit à Patrick Ridremont qui, outre sa première casquette de réalisateur, s’offre le premier rôle. En dépit de sa fortuite résonance populo-judiciaire avec l’actualité récente en Belgique ("Cet homme est encore en vie, parce qu’il faut respecter la loi", dit le gouverneur, tout en affirmant qu’il faut la changer ), "Dead Man Talking" se déroule dans un espace géographique imaginaire. Les personnages s’appellent Lamers, Brodeck ou Lacroix, comme chez nous, mais Lopez vit dans ce qui ressemble à un bayou, tandis que le gouverneur s’habille comme un notable des années 60. L’univers est pourtant concret et familier.

Mais "Dead Man Talking" est d’abord un film d’acteurs. En directeur de prison peu avenant et transformé en misanthrope par les épreuves de la vie, François Berléand fait merveille. On retrouve avec plaisir Christian Marin, dont ce fut la dernière apparition à l’écran. Et Denis M’Punga signe une belle composition de gardien bourré d’empathie. Grâce à un scénario habilement construit, où les seconds rôles sont joliment brossés, où plusieurs dialogues font des étincelles sans tomber dans la formule, le film compense quelques longueurs. Ridremont, en sus, démontre qu’il maîtrise le langage du cinéma. Dès l’ouverture de son film, sans dialogue pendant dix minutes, il plante décors et personnages en une série envoûtante de tableaux. Le "réalisacteur" distille d’autres inspirations tout au long du film - dont une étonnante scène élégiaque. Si belle qu’on se dit que Ridremont aurait même pu assumer complètement le potentiel émotionnel de son matériau, dont les épisodes tragi-comiques sont parfois plus gratuits que cette réflexion sur la rédemption d’un quasi mort-né qui, à l’heure du dernier acte, trouvera une raison à son existence et à sa mort.

Réalisation et scénario : Patrick Ridremont. Avec Patrick Ridremont, François Berléand, Christian Marin, Denis M’Punga, 1h40.

En avant-première au Festival du Film de Namur. Sortie dans les salles le 3 octobre.