"Dans la maison", le parfum d’une femme de la classe moyenne

Quand un élève doué rend à un prof déprimé le goût d’enseigner. Ozonissime. "Dans la maison", un film de François Ozon.

"Dans la maison", le parfum d’une femme de la classe moyenne
©ABC
Fernand Denis

C’est le début de l’année, M. Germain retrouve son lycée Flaubert, lequel est monté en grade durant l’été. C’est désormais un lycée pilote, un laboratoire pédagogique dont la mesure phare est le retour de l’uniforme.

Comme chaque année, le premier devoir de ce prof de français consiste à demander à ses nouveaux élèves de lui raconter leur week-end. Désolant, affligeant, désespérant, consternant, navrant, le dictionnaire des synonymes ne suffirait pas à Mr Germain pour qualifier le niveau. Pire que l’année dernière si, toutefois, c’était encore possible. Sauf ce texte de Claude fleurant bon le passé simple et exposant sa stratégie pour se faire inviter dans la maison de son camarade Rapha, pour entrer dans la maison d’une famille normale. Mr Germain file même la copie à Mme Germain, une galeriste d’art contemporain qui coince sur la description de la mère de Rapha et de son "odeur de femme de la classe moyenne".

En tout cas, voilà un élève auquel il va pouvoir enseigner quelque chose. Ce dernier met aussitôt ses conseils en pratique, ce qui rend l’exercice d’autant plus palpitant, voire même excitant, et même dangereux. Pour en connaître la suite, notre professeur de français va descendre de son estrade, se salir un peu les mains à la peau si délicate. De pédagogiques, ses motivations deviennent chaque jour un peu plus troubles.

C’est qu’il est désormais - et sa femme aussi -, complètement accro au récit de cette plongée à l’intérieur d’une famille normale : un père et ses soucis au boulot, une mère et son envie de nouvelle déco, un fils et ses difficultés en trigono. Alors que des millions d’individus sont hypnotisés par la télé-réalité, les Germain sont branchés, en temps à peine décalé, sur l’intimité d’une famille d’inconnus, mais c’est un stylo qui regarde par le trou de la serrure. Est-ce là où Ozon voulait en venir : peu importe le média - théâtre, cinéma, littérature, télé -, nous sommes tous des voyeurs. Toujours provocateur, Ozon !

"Le loft" et "Madame Bovary", est-ce la même chose, vraiment ? Non, c’est une question de style, de regard, d’ambition, de dramaturgie. A ce propos, "Dans la maison" est une leçon de scénario, avec exercice pratique - comment mettre la pression sur le lecteur ? -, administrée par un professeur hors du commun. Mr Germain, Claude ne l’oubliera jamais, car il a su repérer son talent, lui montrer sa voie, lui ouvrir l’horizon. Toujours original, Ozon !

Peut-être veut-il nous rappeler qu’un roman, un film, une œuvre plastique ne sont pas que du papier, de la toile, du plastique qui rentrent par un œil et sort par l’autre. Il se passe une réaction chimique pendant le trajet. L’auteur manœuvre son lecteur, oriente son parcours, dispose des clefs à son intention. Et le spectateur doit être actif, attentif aux métaphores, aux clefs. Ainsi, la galerie d’art contemporain de madame ne s’appelle pas Galerie Germain, mais "Le labyrinthe du minotaure". Ozon doit bien avoir une raison. Faut-il y réfléchir ? Toujours manipulateur, Ozon !

Les cinéphiles y verront une variation sur "Théorème". Les fans de Luchini et Kristin Scott Thomas seront épatés, tant ils frisent la perfection. Emmanuelle Seigner et Denis Ménochet sont moins à l’aise, mais leur rôle plus caricatural. Les amateurs du réalisateur y retrouveront sa maestria, son regard incisif, son sens de la manipulation, la relation père-fils, des caractéristiques qui traversent toute son œuvre riche, ludique, intelligente, ambiguë et percutante. Faut-il y voir un autoportrait ? Quel surdoué, Ozon !

Réalisation, scénario : François Ozon, d’après Juan Mayorga. Avec Fabrice Luchini, Ernst Umhauer, Kristin Scott Thomas, Emmanuelle Seigner, Denis Ménochet 1h45.


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