"Frankenweenie", le cadavre exquis de Burton

Dès le prégénérique, Tim Burton annonce les couleurs : noir et blanc gothiques qui phagocytent le château de la Belle au bois dormant, dans le célèbre logo des studios Disney. Sacrée revanche pour le vilain petit canard qui s’était fait virer comme un malpropre en 1984.

Alain Lorfèvre
"Frankenweenie", le cadavre exquis de Burton
©Disney

Dès le prégénérique, Tim Burton annonce les couleurs : noir et blanc gothiques qui phagocytent le château de la Belle au bois dormant, dans le célèbre logo des studios Disney. Sacrée revanche pour le vilain petit canard qui s’était fait virer comme un malpropre en 1984. A l’époque, son court métrage "Frankenweenie" avait amené les responsables du studio à pousser vers la porte cet animateur aux goûts par trop décalés par rapport aux normes maison.

Vingt-huit ans plus tard, Tim Burton, fort de sa renommée et, surtout, du succès il y a deux ans de son adaptation de "Alice aux pays des merveilles" (produit et distribué par Disney), a pu revenir par la grande porte dans la maison de Burbank et obtenir une liberté artistique pour la transposition en long métrage de son péché de jeunesse. Il a été tourné en noir et blanc (un sacré pari commercial, surtout aux Etats-Unis) et en stop-motion, soit de la prise de vues image par image, une technique d’animation artisanale parmi les plus anciennes du cinéma, et extrêmement coûteuse. Seule concession du réalisateur au studio : sa sortie en relief 3D. Encore qu’on puisse y voir un hommage de Burton à la vogue des films 3D, qui sévissait dans les années 50 : le début du film y fait allusion.

Le pitch de "Frankenweenie" est toujours le même que celui du court métrage de 1984 : Victor est un petit garçon qui aime tourner des petits films de monstres avec la caméra paternelle. Il n’a pas beaucoup d’amis, à part son chien Sparky. Pour faire plaisir à son père - et obtenir le droit de participer au projet scientifique de sa classe -, Victor intègre l’équipe de base-ball de New Holland, sa petite ville. Le jour du match, Victor réussit un coup parfait. Mais Sparky, croyant que son maître veut jouer, se lance à la poursuite de la balle, et fini écrasé sous les roues d’une voiture ! Désespéré, Victor, qui a de qui tenir (son nom de famille est Frankenstein), exhume le corps de Sparky une nuit d’orage et lui redonne vie. Mais joue-t-on impunément avec les lois de la nature ?

"Frankenweenie" est la somme des obsessions de Burton. C’est l’œuvre d’un grand gamin nostalgique des heures passées devant la télévision à regarder de vieux films d’horreur, pour oublier la banalité morose d’une banlieue californienne. Le prénom du jeune héros est un hommage à l’acteur Vincent Price, pilier des films de la Hammer, qui prête aussi ses traits au professeur Rzykruski. Si l’intrigue est un démarquage évident de celle du "Frankenstein" de Mary Shelley (et, surtout, de son adaptation cinématographique par James Whale), il y a des clins d’œil à d’autres classiques - une des héroïnes s’appelle van Helsing. Burton s’amuse des codes du cinéma américain. Victor n’est pas le freak obligé de sa classe : tous les gamins sont plus bizarres les uns que les autres. Autre exemple : la romance obligée de ce type de production est exclusivement canine, et l’occasion d’un autre savoureux clin d’œil cinématographique.

Si, au final, le film peut ressembler précisément à la créature de Frankenstein, cadavre exquis de pièces éparses, il n’en reste pas moins que ce film, terriblement personnel, est aussi savoureux, parce que consacrant la revanche d’un artiste obsessionnel sur le studio incarnant le plus l’industrialisation et l’uniformisation esthétique du cinéma. Ne serait-ce qu’à ce titre, il mérite notre estime. Que, de surcroît, sa direction artistique et son animation - comme dans les précédents films d’animation de Burton avec l’équipe de McKinnon & Saunders - soient irréprochables, ne gâche rien à notre plaisir.

Réalisation : Tim Burton. Scénario : Leonard Ripps et John August. Avec les voix anglaises de Martin Short, Charlie Tahan, Winona Rider, Martin Landau, 2h.