"Amour", exceptionnelle palme d'or

Cannes ne s'est pas trompé. "Amour" de Michael Haneke, avec Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant, est un des grands films de l'année.

"Amour", exceptionnelle palme d'or
©D.R.
Fernand Denis

Le grand amour, celui qui dure toujours, il existe lorsqu’on voit ce couple, Emmanuelle Riva/Jean-Louis Trintignant, qui revient du concert, bras dessus-bras dessous. Si tendre l’un avec l’autre. Mais au petit-déjeuner, elle a une absence. Et le film une ellipse. Elle revient en fauteuil roulant et lui demande de promettre une seule chose : ne jamais la laisser retourner à l’hôpital. Avec l’aide d’une chaise roulante, et d’un lit médicalisé, la vie se poursuit comme avant. Enfin, pas vraiment, l’un s’occupe de l’autre en permanence, c’est toujours tendre, mais c’est devenu pesant surtout pour celui qui est dépendant. Et puis arrive une deuxième attaque, qui emporte le langage, et ce qui restait de mobilité, il ne reste plus que la souffrance et l’humiliation plus douloureuse encore.

"Amour" n’est pas vraiment un scénario, c’est une situation vécue par des millions de gens, seul le décor change. Là se trouve le défi de Michael Haneke : appliquer un traitement artistique à des circonstances banales, dépasser l’anecdote, proposer un regard personnel. Comment transformer cela en une œuvre d’art qui parle au plus intime au-delà des réactions épidermiques, voire lacrymogènes ? Comment captiver le public avec un spectacle auquel personne n 'a vraiment envie d’assister : un vieil homme voit partir, dans les souffrances, sa complice de toute une vie.

Il n’y a que le décor qui change, disait-on ! Haneke l’impose dès l’ouverture comme l’antichambre de la mort. Le concert du début, c’est en somme leur dernier passage parmi les vivants; ils ne quitteront plus leur logement, le spectateur non plus. Soit un grand appartement parisien où la vie est passée comme les couleurs, usée comme le parquet, où le temps est suspendu entre la vie et la mort. L’une paraît d’ailleurs aussi cruelle que l’autre, à l’image d’Isabelle Huppert, qui déboule d’une autre réalité avec ses problèmes de mari, de logement

Entre ces deux rives, l’appartement tient du grand cercueil flottant sur le Styx, Trintignant fait d’ailleurs un rêve d’inondation, comme s’il coulait. Durant ce voyage d’un bord à l’autre, on voit la mort au travail à l’aide de son outil, la maladie. Mais comme Haneke ne se disperse jamais du côté des péripéties médicales, n’exerce aucun chantage au scanner, on s’aperçoit que ce n’est pas la mort qu’il observe, mais l’amour, c’était pourtant bien dit dans le titre.

Le cinéma nourrit une passion pour l’amour mais plutôt à sa naissance, comment il opère pour rapprocher deux êtres. Après, il les laisse à leur bonheur et à leurs enfants. Mais comment font-ils quand ils ont plus de 80 ans, qu’un AVC, cet ennemi sans pitié, brise leur tendre harmonie, leur bel équilibre plaçant l’un dans une situation d’assisté, d’humilié ?

On peut faire confiance à Haneke pour regarder les choses concrètement. Comment l’amour se débrouille-t-il avec la douche, le WC, la honte, l’agacement, la pitié, la douleur, la dignité, la tristesse ? Car il n’existe pas d’échappatoire, Haneke filme un espace clos avec des cadres fixes. Enfin si, il reste la métaphore. Celle du pigeon qui rentre dans l’appartement par la fenêtre ouverte. Trintignant cherche à renvoyer le volatile dehors. Mais l’oiseau est paniqué, se sent prisonnier, ne voit pas la fenêtre ouverte vers laquelle Trintignant, cherche à le conduire, avec toute la douceur possible, sans lui faire mal. Très long, le plan séquence laisse au spectateur tout le temps de s’interroger sur son sens. C’est ce qu’on appelle de la mise en scène. Tout est dit mais il appartient à chacun de l’interpréter à l’heure du dernier baiser.

Haneke réussit un film bouleversant de simplicité, d’intensité et surtout d’humanité. C’est sans doute ce qu’il y a de plus surprenant de la part d’un cinéaste qui, tout au long de sa filmographie, n’a pas manqué d’affirmer sa défiance en l’être humain. On reconnaît bien ici Haneke et pourtant il est différent, comme contaminé par l’humanité, la fraternité, l’amour que dégagent Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Ceux-ci apportent quelque chose de vraiment miraculeux, la chair essentielle à la fabrication d’un chef-d’œuvre.

Réalisation, scénario : Michael Haneke. Images : Darius Khondji. Production : Margaret Ménégoz. Avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert .2h07.