James Bond, un héros rétro

La Land Rover de Bond poursuit une Audi dans les petites rues d’Istanbul. Au volant, une collègue s'excuse d’avoir pulvérisé un rétroviseur. Et puis l’autre. Quand on voit la casse d’une scène d’ouverture d’un James Bond, un rétro ne pèse pas lourd dans l’addition. Pourquoi tant d’attention à cet objet qui permet de regarder en arrière tout en continuant d’aller de l’avant ?

Fernand Denis

La Land Rover de Bond poursuit une Audi dans les petites rues d’Istanbul. Au volant, une collègue s'excuse d’avoir pulvérisé un rétroviseur. Et puis l’autre. Quand on voit la casse d’une scène d’ouverture d’un James Bond, un rétro ne pèse pas lourd dans l’addition. Pourquoi tant d’attention à cet objet qui permet de regarder en arrière tout en continuant d’aller de l’avant ?

La furieuse cascade inaugurale se poursuit sur les toits du bazar d’Istanbul, à l’endroit même où se déroulait celle de "Taken 2". Il y a des comparaisons qui tuent. Des partenaires aussi. L’agent féminin - celle qui casse du rétro - a maintenant le Bond et méchant en ligne de mire. Deux cibles mouvantes. Tirer est trop risqué. Mais M insiste, elle veut le disque dur, le MacGuffin comme dirait Hitchcock. A n’importe quel prix. Ce sera celui d’un 007 touché et coulé dans le fleuve 50 mètres plus bas.

Le fameux générique n’a pas encore commencé et voila Bond éliminé. Parlons-en du générique : pas de musique de John Barry, pas la saynète culte, mais qu’est-ce qui nous fait Sam Mendes ? Il nous fait dire qu’à 50 ans, même James Bond est en droit de se poser la questions, de regarder en arrière pour voir s’il veut toujours aller de l’avant.

La question ? Quelle question ? Bond a-t-il encore l’âge de faire le 007 ? Possède-t-il toujours les aptitudes physiques ? Et mentales ? C’est qu’on a vu un Bond réfléchir, ne se plus se lancer plus instantanément à la poursuite de l’ennemi mais sacrifier de précieuses secondes à vouloir stopper l’hémorragie d’un collègue mal en point. Est-il encore bon pour le service de sa Majesté ?

De cette question en découle une autre. En continuant de lui accorder sa confiance, M est-elle toujours à sa place à la tête du MI 6 ? Le pouvoir de tutelle et les terroristes qui ont fait sauter son bureau sous ses yeux partagent le même avis au sujet de la patronne des renseignements : dégage !

C’est donc en pleine mid-life crisis, en proie au doute que J.B. traque l’ennemi intérieur. Si notre espion est tout déstabilisé, il est logique que le film le soit aussi. Sam Mendes s’emploie à revoir la grammaire, les figures de style, les habitudes de la franchise, manipulant le spectateur tout comme Silva, le nouveau méchant, manipule James Bond. Et quel méchant ! Un Javier Bardem sorti tout droit du salon de coiffure de "No country for old men" avec dans son monologue des deux rats, la classe d’un acteur de la Shakespeare Company.

Résultat, un suspense dans le suspense. Parallèlement à la tension conventionnelle du récit - James Bond récupérera-t-il le document, neutralisera-t-il le méchant ? -, Mendes développe une tension originale qui se nourrit du savoir du spectateur à propos de son héros. Exemple : est-on toujours dans un James Bond si on n’entend pas le thème de John Barry ? Mendes va faire douter pendant 1h30. A ce moment, l’espion est au volant de sa légendaire Aston Martin DB5, celle du siège éjectable et le spectateur de se demander alors si les gadgets fonctionnent encore. Et si on va les employer ? Suspense. Mendes, lui, s’attarde sur les rétroviseurs tellement aérodynamiques, tellement chromés sixties, tellement datés, tellement loin de la transparence des tours de verre de Shanghai où le réalisateur de "American Beauty" fait parler sa maestria. Il précipite Bond, ce héros des cascades mécaniques, dans une lumineuse cascade visuelle qui se termine sur un Modigliani. Toujours ce mouvement, aller de l’avant, avec le regard en arrière.

Non seulement cette tension parallèle est permanente mais elle est très diversifiée. Elle est tour à tour existentielle, quand Bond échoue aux tests, que sa main tremble, qu’il n’est plus le n° 1 du MI6. Elle est anecdotique quand il préfère désormais le whisky au champagne et à la vodka martini. Elle est humoristique ou déroutante quand une James Bond girl se fait descendre alors qu’elle avait pourtant aidé 007. Mais peut-on parler de James Bond Girl à propos de Bérénice Marlohe qui a deux malheureuses scènes. Où sont d’ailleurs les J.B. Girls dans "Skyfall" ? Nulle part. A moins de considérer M ! Certes, Judi Dench ne manque de charme, de caractère, mais ne présente plus les aptitudes physiques (comme James Bond ?) pour le rôle. C’est pourtant la seule qu’il va ramener à la maison. N’est-on pas carrément dans la transgression ?

Ainsi, Mendes s’amuse avec le spectateur qui vit intensément avec son héros du passé dans un univers de nostalgie. Alors pour ses 50 ans, Mendes lui fait le cadeau d’une nouvelle dimension, lui offrant un peu d’épaisseur humaine, un peu de sentiment, un peu d’empathie notamment à l’égard de ces agents tombés pour sa gracieuse majesté. Pour son anniversaire, James Bond a reçu un cœur en quelque sorte, de quoi vivre d’adrénaline mais aussi d’émotion, celle que lui apporte une certaine maturité, de quoi affronter l’avenir même si on ne n’atteindra plus le degré d’excellence atteint par le passé.

Réalisation : Sam Mendes. Musique Thomas Newman. Images : Roger Deakins. Avec Daniel Craig, Ralph Fiennes, Javier Bardem 2h 23.

En salles à partir du vendredi 26 octobre.