Le paradis sur terre

Un plan d’ouverture digne de la statue du Christ ballotée par un hélicoptère dans la "Dolce Vita". Soit une caméra planant au-dessus de Naples pour finalement se trouver un point de chute en mouvement : deux chevaux emplumés tirant un carrosse jusqu’à une vaste propriété. C’est une sorte de Mariageland où tout est organisé — pas un cliché ne manque, du lâcher de colombes au passage express d’une vedette de la télé — pour faire du mariage, le plus beau jour de la vie. Le plus cher aussi.

Fernand Denis

Un plan d’ouverture digne de la statue du Christ ballotée par un hélicoptère dans la "Dolce Vita". Soit une caméra planant au-dessus de Naples pour finalement se trouver un point de chute en mouvement : deux chevaux emplumés tirant un carrosse jusqu’à une vaste propriété. C’est une sorte de Mariageland où tout est organisé — pas un cliché ne manque, du lâcher de colombes au passage express d’une vedette de la télé — pour faire du mariage, le plus beau jour de la vie. Le plus cher aussi.

Et quand la fête finie, il faut rentrer chez soi, dans une vieille bâtisse qui fut autrefois belle comme Sophia Loren, mais qui n’a jamais été siliconée. C’est là qu’on fait vraiment connaissance avec une famille napolitaine. Avec la nona toujours à cuisiner, avec la zia toujours à critiquer, avec tous les autres et surtout Luciano, le boute-en-train, un chicho de première. Il faut le voir vendre son poisson sur une petite place au cœur de la cité, un spectacle millénaire au pied du Vésuve. Et en bon Napolitain, Luciano a sous le bras, une petite arnaque aux robots ménagers mise au point avec sa femme qui travaille au Vandenborre du centre commercial.

Un jour s’y déroule le casting du "Grande fratello" (Big Brother en anglais), l’émission de téléréalité la plus populaire d’Italie. Ses enfants le poussent sur le podium et Luciano réussit la première épreuve. Il est invité à Cinecitta pour la seconde. Il est tellement persuadé d’avoir fait forte impression, qu’il n’attend pas l’appel de la production pour revendre son commerce et rafraîchir son vieil appartement en prévision des interviews qu’il va donner. Comme le coup de fil ne vient pas, il imagine que les tests se poursuivent mais c’est secrètement que la télé le surveille. Un modeste grillon dans son salon devient une caméra cachée. Luciano perd tout contact avec la "reality" pour s’enfoncer dans la paranoïa.

Après l’extraordinaire "Gomorra", Matteo Garrone change radicalement de genre, et s’emploie à relancer la comédie à l’italienne, ce genre merveilleux où, par le rire, souvent grinçant, Monicelli, Risi et d’autres troussaient des films en prise avec les problèmes de la société italienne, principalement ceux de la classe populaire. Garrone s’inscrit d’emblée dans cette tradition, avec une maestria formelle (mémorable scène d’ouverture) mais aussi humaine, acteurs professionnels et amateurs rendent compte de l’Italie éternelle (ses tempéraments) et contemporaine (la poussée de l’obésité).

Garrone observe néanmoins une mutation extraordinaire, celle qu’est en train d’accomplir la télévision. Celle-ci est en en train de prendre, ni plus, ni moins, la place de la religion. A l’évidence, c’est l’opium du peuple, et pour Luciano le plateau de télé est la représentation du paradis sur terre. Et dans un ingénieux rapprochement "Grande fratello" sait tout, voit tout, tel Dieu le père sur son nuage. Au point de rendre le pauvre Luciano complètement fou dans son désir d’être conforme à ce que la télé attend de lui.

On assiste ainsi au déplacement lumineux de l’imagerie religieuse de ce qui se passe derrière le miroir, à ce qui se passe derrière l’écran, à travers le spectacle d’un homme attachant, que la foi, la perspective d’un moment de gloire télévisuelle rend fou. Cela finit par faire perdre à Garrone toute son ironie et faire basculer sa comédie dans l’amertume.

Réalisation : Matteo Garrone. Scénario: Matteo Garrone, Massimo Gaudioso. Compositeur : Alexandre Desplat. Avec Aniello Arena, Loredana Simioli, Nando Paone 1h55