Ma nuit chez moche

Durant une bonne dizaine de minutes, la caméra (de sécurité ?) d’une boîte de nuit (le "trampoline" à coup sûr) montre le même mouvement vertical de quelques danseurs, avec effets de ralenti. Et pendant les vingt minutes suivantes, c’est le même mouvement mais à l’horizontale de deux lovers, avec effets de position.

F.Ds

Durant une bonne dizaine de minutes, la caméra (de sécurité ?) d’une boîte de nuit (le "trampoline" à coup sûr) montre le même mouvement vertical de quelques danseurs, avec effets de ralenti. Et pendant les vingt minutes suivantes, c’est le même mouvement mais à l’horizontale de deux lovers, avec effets de position.

Au petit matin, la femme s’éclipse à la salle de bains, plonge dans la baignoire, se rhabille et quitte l’appartement à pas de loup. En entendant la porte claquer (discrètement pourtant), le monsieur se réveille, se précipite dans la cage d’escaliers et crie "Reviens." Elle remonte et trouve le gars plutôt furax qui lui dit : "Il devrait exister une loi : deux personnes qui se sont vues nues devraient au moins se dire au revoir proprement !"

Cette idée que deux personnes ne connaissent de l’autre que l’odeur de son sexe, ça le fait enrager. Plus moyen de l’arrêter. Elle tente une petite gâterie pour stopper la logorrhée, rien à faire. Alors elle se barre, mais dehors, ou bien il est encore trop tôt, ou bien le TEC s’est implanté au Québec, pas le moindre de bus. Et il tombe des cordes. Trempée, elle est forcée de rebrousser chemin auprès de notre gaillard d’origine russe avec un petit air mixé de Raspoutine et de Raskolnikov. Soit un torturé sans pitié avec lui-même et moins encore pour les autres. Ayant trouvé le point sensible de la jeune femme, il appuie évidemment très fort. Elle s’en va à nouveau mais cette fois, il la poursuit dans la rue et la ramène à l’appart ou c’est elle qui tient le crachoir.

Comme l’héroïne, on éprouve plus d’une fois l’envie de quitter l’appartement - en fait le théâtre car c’est une pièce qui se déroule sous nos yeux. Finalement, on a bien fait de rester car la confession de la fille atteint un niveau d’émotion équivalent au niveau d’agacement suscité par le garçon. On l’aura compris, c’est lorsqu’ils sont rhabillés que nos deux amants se mettent à nu, balancent leur mal de vivre à la face de l’autre.

En position de voyeur, le spectateur est installé inconfortablement entre cinéma et théâtre. Le modèle est celui de "Ma nuit chez Maud" mais Anne Emond n’est pas Rohmer, le décor est pesant tant il est glauque, le texte trop littéraire, et l’acteur prend trop la pause. Heureusement, la comédienne a la grâce, elle force l’empathie et dit quelque chose du désarroi de sa génération dans un dernier quart qui sauve les trois autres. Ce n’est pas si fréquent.

Réalisation, scénario : Anne Emond.Avec : Catherine de Léanet Dimitri Storoge 1h31