Après Mai : formidable plongée dans l'après-mai '68

Avec le formidable "Après Mai", Olivier Assayas revient sur son engagement militant, avec distance et universalité.

H. H.
Après Mai : formidable plongée dans l'après-mai '68
©D.R.

La scène d’ouverture est dure. De jeunes manifestants sont poursuivis par des CRS à motos, balançant de grands coups de matraques dans le tas. Rarement, on a filmé aussi crûment la violence policière dans le cinéma français. On est en mai 68? Non, juste "Après Mai". Début des années 1970, les jeunes continuent en effet la lutte pour faire aboutir l’élan révolutionnaire de 68. Ils distribuent des tracts révolutionnaires à la sortie du lycée, manifestent dans les rues de Paris, participent aux interminables discussions théoriques entre les diverses factions gauchistes...

Gilles est un de ces lycéens. Militant acharné, il participe même à quelques actions violentes contre son lycée, dont l’une qui tourne mal avec les vigiles du chantier adjacent... A côté de cela, Gilles rêve aussi de peindre, de dessiner, de faire de cinéma. Entre la lutte collective et son envie de création individuelle, son cœur balance... Tout comme il balance entre la très engagée Christine et l’éthérée Laura...

Magnifié par une bande-son admirable (qui convoque Soft Machine, Nick Drake, Phil Ochs ou Syd Barrett) et une mise en scène d’une facilité déconcertante, "Après Mai" est une réflexion passionnante sur l’engagement et sur le rôle de l’art dans celui-ci. Des questions au centre de l’effervescence politique des Seventies mais qui entrent parfaitement en résonance avec le monde d’aujourd’hui, cruellement en manque d’idéaux...

Faut-il faire des films politiques ou faire politiquement des films ?, se demandait déjà Jean-Luc Godard. En bon fils de la Nouvelle Vague, Olivier Assayas actualise la question et profite du recul historique pour mettre en lumière la naïveté des idéaux révolutionnaires de l’époque. Pourtant, c’est tout sauf un regard de reniement qu’il pose sur ses années d’apprentissage. Au contraire, le cinéaste français parvient à s’abstraire du strict récit autobiographique pour universaliser le propos et forcer à se reposer la question de l’articulation de l’art et de la politique.

En même temps qu’il se replonge dans le passé, Assayas reste fidèle à une certaine vision du cinéma français. Ainsi, comme Godard, il multiplie les citations (de Pascal à l’Internationale situationniste, de Simon Leys à Malevitch ou Franz Halst) pour accoucher d’une œuvre dense, nourrie. Et d’une vraie réflexion politique sur le sens de l’engagement. Mais contrairement aux films de Godard, "Après Mai" reste d’abord et avant tout du cinéma. Car, comme nous le montre tout le parcours de Gilles, le cheminement d’Assayas l’a mené de l’engagement politique vers l’engagement artistique.

Résolument contemporain, le cinéaste livre un film plein de vie, jamais plombé, démontrant une fois de plus l’éternelle jeunesse de son cinéma. Une jeunesse qui explose à l’écran grâce au talent de ses jeunes comédiens, quasiment tous débutants : Clément Métayer, Carole Combes ou encore l’excellente Lola Creton, découverte dans "Barbe bleue" de Breillat et révélée avec le très beau "Un amour de jeunesse" de Mia Hansen-Løve, la compagne d’Assayas.

Par sa forte tonalité autobiographique, "Après mai" apparaît comme un film-somme, brassant les thèmes récurrents chez Assayas (cinéma, art, engagement, sentiment amoureux...) et apportant un éclairage passionnant sur la filmographie de l’auteur d’"Irma Vepp", de "Fin août début septembre" ou des "Destinées sentimentales". Film jumeau de "L’eau froide" en 1994 (les personnages portent d’ailleurs les mêmes prénoms, tandis que Lola Créton a des faux airs de Virginie Ledoyen), "Après mai" permet également de comprendre pourquoi Assayas se montrait si brillant dans son portrait du terroriste Carlos et de l’engagement révolutionnaire des années 70 dans la mini-série "Carlos" en 2010...

Scénario & réalisation: Olivier Assayas. Photographie: Eric Gautier. Avec Clément Métayer, Lola Créton, Dolores Chaplin, India Menuez... 2h02.