Au-delà du film

Avec enthousiasme, on s’en va découvrir le nouveau film de Cristian Mungiu. D’une part, on se souvient de sa Palme d’Or, "4 mois, 3 semaines, 2 jours", ce thriller haletant autour d’un avortement qui captait l’air du temps sous Ceausescu. Et de l’autre, on savoure son humour roumain, aux confins de la poésie et de l’absurde, dont il faisait preuve dans "Les contes de l’âge d’or"; 2h30 avec Cristian Mungiu, ça ne fait pas peur.

Fernand Denis

Avec enthousiasme, on s’en va découvrir le nouveau film de Cristian Mungiu. D’une part, on se souvient de sa Palme d’Or, "4 mois, 3 semaines, 2 jours", ce thriller haletant autour d’un avortement qui captait l’air du temps sous Ceausescu. Et de l’autre, on savoure son humour roumain, aux confins de la poésie et de l’absurde, dont il faisait preuve dans "Les contes de l’âge d’or"; 2h30 avec Cristian Mungiu, ça ne fait pas peur.

Toutefois, on doit bien reconnaître que l’ennui s’invite parfois au cours de la projection de "Beyond the hills", mais paradoxalement, le film n’a jamais semblé long. C’est qu’en fait, il n’est pas fini. Ces 150 minutes ont servi à mettre le long métrage sous tension dans la tête du spectateur. Quand celui-ci sort de la projo, il ne sait pas quoi en penser, il ne sait même pas très précisément ce qu’il a vu. Un pamphlet antireligieux ? Un mélodrame ? Un portrait métaphorique de la Roumanie ? Un peu de tout, malaxé. A l’image de cette giclée de boue sur le pare-brise du combi de police, qui met fin à la séance mais pas au film, lequel se loge dans un coin de la tête et continue de tourner.

Sur un quai de gare, deux filles se sautent dans les bras. Enfin, surtout une, Alina, avec une telle précipitation qu’elle manque de se faire renverser par un train. L’autre, c’est Voichita qui l’emmène de l’autre côté de la colline où l’on découvre un petit ensemble de bâtiments encore en chantier, dont une église à moitié terminée. C’est le petit couvent orthodoxe où elle a trouvé refuge. Elle y est désormais une nonnette parmi sept-huit autres, sous l’autorité d’un pope qu’on appelle papa et d’une mère supérieure qu’on appelle maman. C’est là, qu’après l’orphelinat, Voichita s’est trouvé une famille et un amour : Dieu. Alina n’en croit pas ses yeux, ni ses oreilles. Sa seule famille, c’était elle. Son seul amour, c’était elle. Elles étaient à la vie, à la mort, à l’amour. Son travail en Allemagne les avait séparées mais tout cela est fini, elle est venue la chercher. Et voila, qu’elle la trouve à l’état de bigote, répétant servilement les propos du pope, refusant de quitter ce trou perdu où l’électricité n’est pas encore arrivée. Alina en est tellement retournée qu’elle disjoncte.

C’est une façon de voir les événements. Sans se prendre pour le Kurosawa de "Rashomon", Mungiu multiplie les points de vue mais en les imbriquant, en les malaxant, au sein de très longs plans-séquences. C’est saisissant car on voit véritablement une toile en mouvement. Il y a la beauté plastique du cadre, la texture brute des matériaux et aussi la peinture des sentiments.

Hospitalisée, Alina est vite renvoyée au couvent où la communauté religieuse pose un tout autre diagnostic sur son attitude insoumise : elle est possédée par le diable. Et les nonnettes de supplier leur pope de la délivrer, de l’exorciser. Une entreprise qui va tourner en fait divers lequel qui s’est authentiquement déroulé en Roumanie, donnant lieu à une enquête journalistique qui a minutieusement reconstitué les faits.

Et c’est bien ce qui déstabilise le spectateur, car Mungiu le laisse se débrouiller avec les événements : une séance de torture remplie de ferveur religieuse, une fille s’accroche à son amie jusqu’au sacrifice du Christ sur la croix. L’écran s’éteint, la salle se rallume mais le film continue de tourner car au-delà de la splendeur plastique, de l’intensité de l’interprétation, il faut trouver un sens, une clef pour l’arrêter.

Il est évident que l’œuvre n’est pas superficielle. Elle interroge le monde moderne où l’on massacre joyeusement au nom d’Allah entre autres. Elle interroge les religions qui maintiennent à l’état de dogme de pures balivernes. Elle interroge au plus intime sur les effets de l’abandon, une peur qui a poussé Alina et Voichita jusqu’aux extrémités.

Cristian Mungiu emmène le spectateur au-delà des collines et le pousse ensuite à s’aventurer au-delà du film.

Réalisation : Cristian Mungiu. Avec : Cosmina Stratan, Cristina Flutur, Valeriu Andriuta 2h30