Une partie de "Capital"

C’est un jeu. Comme dans tous les jeux, il y a des gagnants et des perdants, sauf les jeux pédagogiques, pas les préférés des enfants.

Fernand Denis

C’est un jeu. Comme dans tous les jeux, il y a des gagnants et des perdants, sauf les jeux pédagogiques, pas les préférés des enfants.

Le jeu s’appelle "Le Capital", pas celui de Marx qui se jouait avec des pions rouges mais celui de Wall Street avec des billets verts. Il est très simple : celui qui amasse le plus d’argent est le gagnant. Les règles sont faciles aussi, il n’y en a pas, tous les coups sont permis. Certains sont interdits voire illégaux, mais ne pas se faire prendre fait aussi partie du jeu. Certains trouvent même que c’est le plus excitant. On joue seul, car on ne peut faire confiance à personne. C’est vraiment un jeu, les champions gagnent tellement qu’ils ne peuvent matériellement tout dépenser. De toute façon, ils sont trop occupés à jouer. Ils gagnent des millions juste pour le fun, juste pour devancer leurs concurrents.

Costa-Gavras a décidé de nous raconter une partie, enfin un morceau de partie, car comme l’argent, le jeu ne dort jamais. Marc Tourneuil fait banquette, il attend son tour pour monter sur le terrain. Il s’est bien préparé, il a fait polytech et il lèche les bottes d’un grand banquier. Un jour, arrive sa carte chance : "Votre patron a un cancer, installez-vous dans son fauteuil." Le CA de la banque Phénix en a décidé ainsi voyant dans le jeune cadre, la marionnette idéale, facile à actionner et à ranger ensuite au placard. Au PS, on dit un Thierry Giet. Mais en posant les bras sur les accoudoirs du fauteuil directorial, Tourneuil libère sa vraie nature, sort les crocs, défenestre son mentor, s’installe devant l’échiquier financier.

Symbole du cinéma engagé, Costa-Gavras renonce cette fois à la charge frontale préférant aborder son sujet par une tangente aux reflets ironiques. Plutôt que de rentrer dans le lard de ces individus pétris d’arrogance, plutôt que de se lancer dans l’exercice laborieux du démontage des savantes architectures financières, plutôt que de mettre en scène les manœuvres pour pousser l’adversaire à la faute, le réalisateur propose d’emboîter les pas d’un guide a priori sympathique et populaire, de nous immerger dans son excitation de gagner des montagnes d’argent. Gad Elmaleh est pas mal en contre-emploi même s’il manque un peu de morgue insultante, si on s’attend toujours à une vanne. Quoique, l’humour peut être glacial. Après avoir licencié 10 000 employés, le CEO exige SA prime de licenciement : 300 € par travailleur viré, soit 3 millions le déstockage. Un beau bonus, sans compter l’action qui monte bien sûr. L’actualité nous a appris que la prime de licenciement peut prendre aussi la forme d’une promotion. Stephen Odell, responsable de Ford Europe a été promu vice-président de la société après avoir fermé Genk.

Pure fiction dont tous les éléments sont véridiques, le film s’avère malgré tout hybride et un peu appuyé. Sur le même thème, il n’atteint pas la puissance dramatique d’un "Margin Call", ni la révélation documentaire de "Inside Job" qui démontait les rouages de la crise de 2008 et pointait ses bénéficiaires. Flirtant presque avec la comédie noire, Costa-Gavras prend le parti de montrer l’activité financière comme un jeu délirant, dématérialisé, aussi mondialisé que déshumanisé. Personne ne voit les milliers de victimes des décisions. Comme au cinéma, personne ne voit les blessés des cascades de voitures.

Réalisation : Costa-Gavras. Scénario : Costa-Gavras, J.-C. Grunberg d’après le roman de Stéphane Osmont. Avec : Gad Elmaleh, Gabriel Byrne, Natacha Régnier 1h53

Voir entretien avec Costa-Gavras dans "La Libre Belgique" de ce 21 novembre.