America is not a country, it’s a business

Dans son bureau minable, un teinturier propose à deux paumés - l’un sort de prison, l’autre vole des chiens de race - de braquer un tripot clandestin. Ces deux bras cassés vont-ils y parvenir ? C’est une partie du suspense. Une toute petite partie.

Fernand Denis

Dans son bureau minable, un teinturier propose à deux paumés - l’un sort de prison, l’autre vole des chiens de race - de braquer un tripot clandestin. Ces deux bras cassés vont-ils y parvenir ? C’est une partie du suspense. Une toute petite partie.

C’est que le film commence véritablement après cet épisode stressant. En effet, ce genre d’incident est mauvais pour le business. Et l’organisation qui contrôle ce réseau parallèle de tables de jeux a mandaté son avocat pour lancer un contrat. Il s’agit autant de punir les coupables que de rétablir la confiance, comme on dit dans les banques et les vestiaires de foot.

Toutefois, après étude de la situation, il apparaît à notre spécialiste que ce n’est pas en éliminant les vrais coupables que la confiance sera rétablie. En effet, pour la majorité des joueurs floués, le coupable c’est le propriétaire du tripot car tout le monde se souvient qu’il s’est déjà auto-cambriolé une fois. Il a donc probablement recommencé. Dès lors, la situation réclame non pas un mais deux contrats. L’un contre les vrais auteurs afin de les mettre hors d’état de nuire, tout en dissuadant d’éventuels amateurs d’argent facile de répéter l’opération. Et l’autre à l’encontre du coupable désigné par la clientèle afin que le business reprenne en toute quiétude.

Après "The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford", western contemplatif, voire dépressif, autour d’une figure mythique de l’Ouest incarnée déjà par Brad Pitt, le réalisateur Andrew Dominik investit un nouveau genre : le polar.

Moins originale, moins personnelle, son approche se situe cette fois à mi-chemin entre Scorsese et Tarantino. Le Scorsese de "Goodfellas", à cause de la présence de Ray Liotta et de cette façon d’entrecouper la vie routinière des truands de fulgurantes décharges de violence. Et le Tarantino de "Pulp Fiction", avec ses monologues ironico-philosophiques débités par un Brad Pitt en grande forme et un James Gandolfini d’exception en tueur à gages qui part en vrille. À lui seul, il justifie le déplacement.

Mais le travail de mise en scène d’Andrew Dominik mérite aussi d’être vu. Avec une petite idée, trois fois rien, il vous transforme un bon thriller en œuvre puissamment métaphorique. Cette idée consiste à situer l’action durant la campagne présidentielle américaine de 2008. Dans pas de mal de plans, il laisse traîner un écran de télé ou l’on voit Obama haranguer les foules et dénoncer les dérives criminelles des banquiers responsables de la crise des subprimes qui a précipité à la rue des milliers d’Américains.

Quatre ans plus tard, on a immolé Bernard Madoff sur le bûcher de la crise et ces mêmes banquiers, formés par Lehman Brothers et Goldman Sachs, sont les conseillers financiers du Président américain. Comme le dit Brad Pitt au comptoir : "America is not a country, it’s a business."

Réalisation, scénario : Andrew Dominik, d’après le livre de George V. Higgins. Avec Brad Pitt, Ray Liotta, Richard Jenkins, James Gandolfini 1h37.