Bilbo et les treize nains

Voici donc ce "Voyage inattendu" tant attendu. Le défi était à la mesure de l’attente. Écrit en 1937, "Bilbo le Hobbit" est le premier roman de J.R.R. Tolkien (sa trilogie du "Seigneur des Anneaux" suivit quinze ans après). Loin de la fresque épique, pierre angulaire de l’heroic fantasy, qu’est cette dernière, "Bilbo" est un conte pour enfants linéaire.

Alain Lorfèvre

Voici donc ce "Voyage inattendu" tant attendu. Le défi était à la mesure de l’attente. Écrit en 1937, "Bilbo le Hobbit" est le premier roman de J.R.R. Tolkien (sa trilogie du "Seigneur des Anneaux" suivit quinze ans après). Loin de la fresque épique, pierre angulaire de l’heroic fantasy, qu’est cette dernière, "Bilbo" est un conte pour enfants linéaire.

Bilbo, un hobbit casanier (Martin Freeman, le Watson du nouveau Holmes), se retrouve à son corps défendant associé à la quête d’un trésor par treize nains, emmenés par Thorin (Richard Armitage) et Gandalf le magicien (Ian McKellen). Dans ce récit, Tolkien jetait les bases de la Terre du Milieu, univers imaginaire de type pré-médiéval, qu’il mûrissait depuis longtemps (lire "La Libre Belgique" du 11/12). Mais qui n’avait pas encore l’ampleur que prendrait la trilogie de l’Anneau.

Pour l’adaptation cinématographique, et Peter Jackson en particulier, la difficulté est que non seulement l’univers consécutif existe sur papier, mais le réalisateur néo-zélandais l’a lui-même sublimé à l’écran avec le succès que l’on sait. Difficile, dès lors, d’adapter à la lettre ce prologue moins intense.

De fait, le premier tiers manque de rythme. Pour assurer la continuité entre les deux trilogies, tout en plaçant le spectateur en terrain familier, Jackson a reconvoqué Ian Holm (qui interprète Bilbo à 111 ans) et Elijah Wood (le Frodon de la trilogie de l’Anneau). Bilbo, rédigeant ses mémoires, commence le flash-back que constitue sa première aventure. L’arrivée de Gandalf et des treize nains est une (longue) séquence dont la tonalité comique, fidèle au roman, est en porte-à-faux avec l’univers cinématographique que l’on connaît.

Mais l’aventure gagne ensuite en densité et en noirceur. Pour mieux intégrer cette nouvelle trilogie à la précédente (ou, chronologiquement, à sa suite), Jackson réintroduit des personnages absents à l’origine, comme Galadriel (Cate Blanchett) ou Saroumane (Christopher Lee). Il ajoute les mésaventures du magicien Radagast le Brun. Cet épisode, comme le Conseil Blanc, absents du roman mais empruntés au restant de l’œuvre de Tolkien, permettent d’anticiper le retour de Sauron, même s’ils s’intègrent un peu artificiellement à la quête des nains. Ils soulignent aussi le principal écueil de ce "Hobbit" : on s’attache peu aux nains, trop grossiers, contrairement à Aragorn, Legolas ou Gimli.

Pour rester dans le ton de sa première trilogie, Jackson a aussi intensifié l’action : l’épisode des Trolls dans la forêt, l’attaque des Orques sur leurs Wargs, l’affrontement avec les Gobelins dans les tréfonds de la Moria ou l’intervention des Aigles, point d’orgue du film, sont dignes de leurs équivalents de "La Communauté de l’Anneau" (il y a un singulier parallélisme dans la structure des deux films). La rencontre cruciale entre Bilbo et Gollum est un moment d’anthologie, tout en tension. Ici, la connaissance de la suite des événements rend l’épisode fascinant. Andy Serkis, toujours caché derrière l’avatar de la créature, fait œuvre utile. Et la technologie ayant évolué depuis 2001-2003, Gollum est d’autant plus expressif.

Côté technique, encore, les effets spéciaux demeurent de haut niveau. La 3D-Relief est particulièrement aboutie - qui magnifie notamment les paysages somptueux de Nouvelle Zélande. On est dubitatif, par contre, sur la véritable innovation du film, le High Frame Rate (HFR - tournage et projection à 48 images seconde) dont le surcroît de netteté rend ce voyage, paradoxalement, moins "inattendu" : dans les scènes d’intérieur, on croirait presque voir un "soap" tourné en vidéo HD.

Réalisation : Peter Jackson. Avec Ian McKellen, Martin Freeman, Richard Armitage, Andy Serkis 2h40.