L’odyssée d’Hushpuppy

Un premier film qui a raflé des prix à Cannes, Sundance et Deauville. Une fable entre les cinémas de Malick, Gilliam et Lynch. Décoiffant.

Alain Lorfèvre
L’odyssée d’Hushpuppy
©A-Films

Elevée à la dure par son père Wink alcoolique et cardiaque (Dwight Henry), Hushpuppy (Quvenzhané Wallis) raconte en voix off et avec gravité un récit homérique où son imaginaire se mêle à des événements bien réels, dans la Cuvette ("Bathtub") des Wetlands, lande de terre menacée perpétuellement d’inondation. Cette orpheline qui écoute le battement de cœur des animaux pour essayer de comprendre le cycle de la vie et de la mort est persuadée d’avoir provoqué le dérèglement du monde et réveillé quelque part dans les glaces arctiques des Aurochs fantastiques. Et quand le Déluge survient, façon Katrina, cette graine de chamane et son père, tels Noé et sa famille, se retrouvent à la dérive avec une bande de pieds-nickelés.

Benh Zeitlin partage avec le cinéma indépendant américain labellisé "Sundance" des héros sous-prolétaires, ici enfants bâtards de Dickens et Mark Twain, vivant sur le pays et attachés jusqu’à en crever à leur lopin de terre pourri. Ses personnages assument leur condition, jusqu’à la défendre bec et ongles. Ils sont la chair du film, à commencer par Hushpuppy, à peine sortie de la prime enfance et déjà vaillante - telle une Angela Davis en culottes courtes qui se dresserait contre les forces de la Nature et l’arbitraire de l’Homme : Quvenzhané Wallis lui confère une gravité fascinante.

Tout en évoquant les sources d’un cinéma naturaliste - jusqu’à Robert Flaherty qui tourna dans le même delta du Mississippi "Louisiana Story" (1948), avec pour héros un jeune garçon -, Zeitlin n’en brasse pas moins quantité de motifs qui ancrent cette œuvre envoûtante dans son époque : le réchauffement climatique, les ravages de sites naturels par l’industrie pétrochimique, la pollution galopante, la tiers-mondisation de l’Amérique populaire Mais il le fait sans misérabilisme, ni volonté de dénoncer à bon compte quelque injustice au pays du grand capital et de l’ultralibéralisme.

Sa démarche sublime un réel trop rabâché sur un mode autodéculpabilisant par d’autres. Zeitlin traque la beauté dans les ruines du rêve occidental. Une carcasse de voiture devient radeau de la Méduse. Le scénario ne suit aucun schéma classique et ose tout, jusqu’à une envoûtante scène de bordel où quatre orphelines sauvées des eaux tombent dans les bras de putes/fées, ou une autre où Hushpuppy tient tête à une charge de titans.

"Les Bêtes du Sud sauvage" déploie une mise en scène ample et viscérale. Zeitlin fait du cinéma sans pathos, bourré de cette humanité et de cette énergie vitale qui font si souvent défaut aux productions industrielles et commerciales, alors même qu’il ose parler de mort et d’apocalypse à hauteur d’enfant. C’est de la poésie, mais une poésie rugueuse, pleine d’aspérités et de substance. Un cinéma où Terrence Malick aurait rencontré Terry Gilliam et Wes Anderson. Un cocktail revigorant.

Réalisation : Benh Zeitlin. Scénario : Lucy Alibar, d’après la pièce "Juicy and Delicious". Avec : Quvenzhané Wallis, Dwight Henry, Levy Easterly 1h33.