Histoire de trouples

Véro et Jojo sont frère et sœur, ils ont toujours vécu ensemble et ils continuent. Jojo vit donc chez sa sœur, avec son mari, ses enfants, la mémé. Véro vient de s’inscrire au concours de danse de Monte Carlo et qui réquisitionne-t-elle comme partenaire ? Jojo bien sûr, qui ne peut rien lui refuser.

Fernand Denis

Véro et Jojo sont frère et sœur, ils ont toujours vécu ensemble et ils continuent. Jojo vit donc chez sa sœur, avec son mari, ses enfants, la mémé. Véro vient de s’inscrire au concours de danse de Monte Carlo et qui réquisitionne-t-elle comme partenaire ? Jojo bien sûr, qui ne peut rien lui refuser.

C’est un gentil, Jojo. Quand son collègue lui demande d’aller à sa place prendre les mesures pour les miroirs de l’opéra, ça ne l’arrange pas mais il accepte quand même. Quel labyrinthe, ce palais Garnier ! En pénétrant dans une chambre capitonnée de tissu rouge, il entend des pleurs, il s’approche, tend un mouchoir et reçoit un baiser sur la bouche.

Le baiser n’est pas qu’inattendu, il se révèle aussi "réfléchissant" comme un "miroir". Les deux "embrassés" constatent qu’ils sont fusionnés comme les deux images dans la glace. Quand l’un lève une main, l’autre aussi. Quand l’un marche, l’autre le suit, dans le même sens, au même rythme. Jojo et Hélène - professeur de danse des petits rats - ne trouvent pas cela marrant. C’est pourtant un drôle de robinet à gags.

Valérie Donzelli voulait tourner une comédie, c’est réussi.

D’autant plus réussi, que son sens de la comédie est aussi perso que celui de la tragédie. Son mélodrame ne ressemblait à aucun autre, sa comédie non plus. On pourrait la qualifier de chorégraphique avec cette synchronisation des personnages, à la barre comme dans la vie quotidienne, ces mouvements coordonnés de force par une puissance aussi mystérieuse que farceuse.

Ce qui caractérise Valérie Donzelli, on le sait maintenant, c’est qu’elle ose tout. En fait, elle essaie tout : la voix off, les répliques féroces, la tarte à la crème, les chansons acidulées façon Elli et Jacno, les trucages à la Méliès avec la pellicule qui fait marche arrière, les citations tonitruantes, le super 8 granuleux, les gags de situation ou carrément piqués comme un talon aiguille. Tout ne fait pas rire. D’ailleurs, on ne rit pas forcément au même moment que son voisin. Mais tout le monde s’amuse.

À la colle, Valérie Lemercier et Jérémie Elkaïm forment un couple dissemblable et mal assorti. Du moins à première vue. Puis, ils apprennent à se connaître, ce qui agace la sœur de l’un et la compagne de l’autre. C’est marrant un moment mais, après, le film doit quand même dire quelque chose. Et il aborde un sujet singulier qu’on ne voyait pas venir et pour lequel Valérie Donzelli a même inventé un mot : le trouple. Soit la contraction de "trois" et de "couple". Truffaut appelait cela "Jules et Jim" et Lubitsch "Sérénade à trois". Valérie Donzelli éclaire, elle, la situation d’un autre angle, se concentre sur le moment "trouplant", quand un couple a du mal à se séparer et qu’un autre commence à se lier.

Quand on vous disait qu’elle osait tout. Après le cancer de son enfant dans "La guerre est déclarée", c’est maintenant la rupture de son couple qu’elle évoque avec la distance d’une comédie farfelue-amère. Ça casse parfois mais ça passe. Il faut dire qu’elle peut compter sur des acteurs aussi dévoués que complices, Valérie Lemercier comme on ne l’a jamais vue (emballée dans le rideau) et Jérémie Elkaïm, tout en légèreté.

Réalisation : Valérie Donzelli. Scénario : Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm. Avec Valérie Lemercier, Jérémie Elkaïm, Béatrice de Staël, Valérie Donzelli 1h25.