Tigre et mousson

Pi comme le nombre ? Non, Pi comme la première syllabe de piscine. Voilà ce qui est arrivé à ce garçon de Pondichéry dont le père était passionné de swimming pool au point d’appeler son fils Piscine. Et d’en faire la risée de la classe. C’est un prénom qui peut vous détruire ou vous forger un caractère. Un jour, pour éviter une nouvelle calamiteuse rentrée des classes, Piscine a pris son identité en main et profité de chaque nouveau cours pour s’affirmer en tant que "Pi", façon "3,14".

Fernand Denis

Pi comme le nombre ? Non, Pi comme la première syllabe de piscine. Voilà ce qui est arrivé à ce garçon de Pondichéry dont le père était passionné de swimming pool au point d’appeler son fils Piscine. Et d’en faire la risée de la classe. C’est un prénom qui peut vous détruire ou vous forger un caractère. Un jour, pour éviter une nouvelle calamiteuse rentrée des classes, Piscine a pris son identité en main et profité de chaque nouveau cours pour s’affirmer en tant que "Pi", façon "3,14".

Pas banal le garçon, pas banale sa maison : le zoo de Pondichéry dont son papa est directeur. Aux côtés de son frère Ravi, il grandit au milieu d’une végétation luxuriante peuplée de girafes, de singes, de flamants roses, de rhinocéros et même de Richard Parker, la star locale, le tigre du Bengale, portant le nom de celui qui l’a capturé.

Mais un jour, les autorités de l’ancien comptoir français des Indes décident d’affecter le terrain à d’autres fonctions et voilà le papa avec des centaines d’animaux sur les bras. Winnipeg au Canada se propose de les accueillir et c’est une arche de Noé qui s’embarque pour traverser les océans Indien et Pacifique. Et affronter le déluge, évidemment, lequel précipite le cargo par le fond et Pi dans une chaloupe en compagnie, d’un zèbre, d’une hyène, d’un orang-outan et de Robert Parker.

Découvrant que Robert Parker est dans le bateau, Pi se jette aussitôt à l’eau. Une histoire commence et c’est un sacré défi de la filmer, de la rendre palpitante, un challenge comme Ang Lee aime les relever. Son idée est de donner au récit une allure de conte extrême et oriental. Pour y parvenir, il utilise les possibilités des effets spéciaux à des fins opposées. D’une part, ils sont requis pour obtenir un réalisme bluffant des animaux, à tel point qu’on ne peut distinguer un vrai d’un faux tigre du Bengale. D’ailleurs, on ne pose pas la question.

À l’opposé, la 3D est exploitée dans une direction opposée, celle d’une vision sublimée de la nature, d’un univers merveilleux où les méduses sont luminescentes et les baleines arc-en-cielisées. L’occasion pour Ang Lee de créer des images extraordinaires, époustouflantes, forcément trop fabuleuses et parfois trop kitsch - la faute parfois à la musique - pour être vraies.

Ce récit d’aventure et d’initiation se double d’un niveau plus religieux et métaphysique. Celui-ci est jubilatoirement amorcé dans la partie terrestre du film. Pi est hindou, bien entendu, mais il se convertit au catholicisme et aussi à l’islam car ça ne fait jamais que deux dieux supplémentaires, la religion hindoue en compte plusieurs millions. Toutefois, en mer, cette dimension philosophique, bien que lourdement sollicitée, prend un peu l’eau.

C’est un formidable rebond du scénario qui donne au face-à-face stressant et complexe entre le jeune homme et le tigre, ce deuxième niveau avec une vraie épaisseur de matière à réflexion.

Réalisation : Ang Lee. Scénario : David Magee d’après l’ouvrage de Yann Martel. Avec Suraj Sharma, Irrfan Khan, Adil Hussain 2h05.