Andrée retrouvée

Andrée, à bicyclette - on se croirait dans la chanson Montand - se rend aux Collettes à Cagnes, la propriété d’Auguste Renoir, un authentique jardin d’Eden. Le patron des impressionnistes est très vieux, la polyarthrite l’assaille de toutes parts, il ne peut plus marcher, ses doigts sont complètement déformés. Pour dormir, on doit le glisser dans une sorte d’armature afin d’éviter les frottements douloureux, il n’est plus que souffrance. Autour de lui, s’activent plusieurs servantes pour lui permettre de poursuivre néanmoins ses activités.

Fernand Denis

Andrée, à bicyclette - on se croirait dans la chanson Montand - se rend aux Collettes à Cagnes, la propriété d’Auguste Renoir, un authentique jardin d’Eden. Le patron des impressionnistes est très vieux, la polyarthrite l’assaille de toutes parts, il ne peut plus marcher, ses doigts sont complètement déformés. Pour dormir, on doit le glisser dans une sorte d’armature afin d’éviter les frottements douloureux, il n’est plus que souffrance. Autour de lui, s’activent plusieurs servantes pour lui permettre de poursuivre néanmoins ses activités.

Et voila que déboule cette tornade jeune et rousse, dont la beauté, la grâce, l’insolence, la chair vont rendre l’appétit au vieillard, raviver son inspiration, l’emmener vers des tableaux de plus en plus voluptueux et colorés. "Je fabrique de la beauté", comme il dit, alors que le reste du monde produit de la mort, de l’horreur, de la désolation. On est en 1915, la guerre fait rage mais son fracas n’atteint pas les Collettes. Juste le bruit de la béquille de son fils Jean, lequel a manqué de peu l’amputation sur le front.

La petite vingtaine, Jean Renoir ne sait trop quoi faire de sa vie. La production de son père lui assure un avenir confortable. En attendant, il joue l’assistant, prépare les couleurs, donne les pinceaux, matte "Dédée" des heures durant, de quoi faire germer des idées, même attiser une rivalité père et fils autour de la belle.

Commercialement, il aurait été suicidaire pour Gilles Bourdos de ne pas appeler son film "Renoir", un passeport pour l’export, un titre qui ouvre les marchés du monde entier. Pourtant, c’est bien Andrée, le cœur du film.

Gilles Bourdos ne fait pas le malin. Il ne se prend pas pour Pialat, ne fait pas son "van Gogh", ne lance pas dans le portrait ambitieux d’un grand peintre, ni le biopic du plus illustre cinéaste français. Il s’attache à une inconnue, révèle sa place bien visible dans la carrière de l’un, absolument vitale dans celle de l’autre. En effet, Andrée rêvait d’être actrice, il ne restait plus à Jean qu’à devenir cinéaste. Sans Andrée donc, pas de "Boudu", de "Grande illusion", de "Règle du jeu"

Gilles Bourdos fait apparaître avec simplicité et modestie la place de cette inconnue dans l’œuvre du peintre et l’histoire du 7e art. Mais derrière son approche faussement bucolique de la petite histoire, il multiplie les niveaux et les thèmes. D’abord, celui de la muse. Pour une Gala, combien d’Andrée tombées dans l’oubli ? Il faut dire qu’en changeant de prénom, en devenant Catherine Hessling pour l’écran, l’actrice fétiche des années muettes de Jean a passablement brouillé sa postérité.

Puis, il y a aussi l’esquisse de la complexité psychologique des rapports entre deux artistes immenses, entre un père et son fils. Ensuite, et de façon plus générale, l’art est ici abordé en tant que refuge permettant d’échapper à la laideur du monde. Enfin, Gilles Bourdos s’amuse, à coups de clins d’œil, à pointer des anecdotes qui trouveront une place dans l’œuvre du cinéaste.

Quant au casting, il frise la perfection. Michel Bouquet met son talent exceptionnel à la disposition du peintre et transmet sa conception sensuelle de son art ( "La peinture, ça ne s’explique pas, ça se regarde" ).

Vincent Rottiers surprend en proposant un Jean Renoir introverti, dans l’ombre de son père, aux antipodes de son image débonnaire. Christa Theret, solaire, déploie un formidable tempérament, insuffle une grâce authentique à cette Andrée qui, un siècle plus tard, retrouve tout son éclat sur l’écran du cinéma.

Réalisation : Gilles Bourdos. Scénario : Gilles Bourdos, Michel Spinosa, Jérôme Tonnerre. Images : Ping-Bing Mark Lee. Avec : Michel Bouquet, Christa Theret, Vincent Rottiers, Thomas Doret 1h51