Le nom des chaînes

Dans sa chambre, Victor répète ses interviews. Il se voit déjà, devant l’équipe de "Cinéma, cinémas", défendre la morale du travelling selon Godard, s’extasier devant l’interprétation de Silvana Mangano dans "Rome Ouverte".

Fernand Denis

Dans sa chambre, Victor répète ses interviews. Il se voit déjà, devant l’équipe de "Cinéma, cinémas", défendre la morale du travelling selon Godard, s’extasier devant l’interprétation de Silvana Mangano dans "Rome Ouverte".

Hé oui, il y a un problème ! C’est pas Mangano mais Magnani. Victor se voit déjà sur le podium à Cannes sans même avoir tourné un mètre de pellicule. Mais tout arrive, la voilà sa première caméra, payée au prix fort à Jean-Lou, le gourou de Télé-Gaucho, la télé libre du XXe à Paris. On lui ouvre les bras, il peut faire ce qu’il veut, tout-ce-qu’il-veut, si ce n’est pas de droite, pas de l’humour lourdingue, pas de la mode, pas de la bourse, pas des jeux Tout ce-qu’il-veut !

Comme filmer des manifs. Pour les sans-papiers, pour la France aux Français, pour la Palestine, pour Israël La ligne éditoriale est clairement "manif". Mais, on s’intéresse un peu au quartier aussi, on rentre dans les petits commerces et on aiguise son regard sur la société. Ainsi, Victor a l’idée d’un sujet sur les objets qui font chier. C’est ainsi que Clara entra, un jour, dans sa vie. On vous laisse la surprise des circonstances.

Les surprises, ça ne manque pas dans cette évocation d’une télé libre dans les années 90 comme on parlait des radios libres 20 ans avant. Première surprise, c’est une télé qu’on ne regarde pas tout seul chez soi, mais tous ensemble - ce qui est très pratique pour mesurer avec précision l’audimat et enregistrer les réactions des spectateurs - dans un local de bric et de broc servant à la fois de bureaux, de régie, de plateau, de bar et de salle de spectacle.

Et du spectacle, il n’en manque pas non plus. Michel Leclerc, dont personne n’a oublié "Le nom des gens" cette comédie politique qui voyait une fille coucher avec des types de droite pour les remettre à gauche; Michel Leclerc donc, recrée, avec une fidélité qui ne sent jamais la nostalgie, l’atmosphère de cette télé hors normes, tant par ses méthodes de production à l’arrache que son ambiance électrique résultant du choc des fortes personnalités. Le titre est d’ailleurs d’une perfection rare. Le sujet est double, la télé - on vient de le voir -, et les gauchos avec qui, c’est 14 juillet tous les soirs, ou presque : défilé d’arguments lourds et feu d’artifice final. Les longues discussions se terminent rarement sans étincelles.

C’est à Victor qu’il revient de faire tenir debout un film qui part dans tous les sens. Lui aussi est double, puisqu’il travaille deux jours par semaine chez l’ennemi, TF1 qui n’est pas nommé. C’est qu’il faut manger et tout le monde n’a pas les moyens d’être un gauchiste professionnel. Victor apporte le regard à la fois enthousiaste et chaleureux, médusé et lucide sur les tiraillements de la petite communauté anarcho-libertaire. Il apporte aussi du sentiment mêlé d’amertume à travers le couple qu’il forme avec Clara, personnage singulier à l’enthousiasme destructeur. Pour montrer son soutien à 100 % aux militantes anti-avortement, elle est prête à se faire avorter

Sara Forestier, l’actrice fétiche de Michel Leclerc, se charge de ce personnage vraiment passionnant mais insuffisamment développé. On attendait trop du nouveau film de l’auteur du "Nom des gens", qui embrasse beaucoup de thèmes sans toujours les étreindre. Toutefois, le cinéaste témoigne d’un vrai talent pour créer une atmosphère, en restituer le parfum, avec un ton, une décontraction, un grain de folie, beaucoup d’humour qui rendent la pellicule vivante et vibrante. Voilà de la comédie avec de l’ambition, du dialogue percutant et une direction d’acteurs bluffante. Eric Elmosnino est un des acteurs les plus passionnants de sa génération. Maïwenn supportable, Emmanuelle Béart subtile et il met sur orbite un comédien épatant, l’interprète de Victor : Serge Moati. Déchaînez-vous !

Réalisation, scénario : Michel Leclerc. Avec Félix Moati, Eric Elmosnino, Sara Forestier, Maïwenn, Zinedine Soualem 1h52

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