Le business aux noirs des sugar mamas

Au Kenya, des Européennes d’âge mur se paient de jeunes éphèbes noirs. Quand Ulrich Seidl regarde frontalement le tourisme sexuel, cela donne "Paradis: Amour".

Le business aux noirs des sugar mamas
©n.d
Fernand Denis

Paradis ? Disons plutôt paradisiaque comme peut l’être un hôtel kenyan, posé au bord d’une plage de sable blanc, au milieu des cocotiers, avec des mignons petits singes qui caracolent d’un balcon à l’autre. Toutefois, les touristes sont venus, on peut dire "venues", pour ce qu’on peut voir hors cadre de cette carte postale.

C’est le cas de Teresa, une Autrichienne dont on imagine qu’elle possède des qualités humaines au-dessus de la moyenne, elle s’occupe d’enfants trisomiques. La cinquantaine qui s’est laissée aller, elle vit seule - les hommes ont disparu de sa vie - avec sa fille adolescente. Disons, qu’elle vit dans une solitude sexuelle et affective.

Devant la barrière du complexe hôtelier paradisiaque ou derrière le cordon de la plage privée, les éphèbes noirs attendent les "sugar mamas" - ils les surnomment comme cela - pour leur vendre des bracelets, des colliers et de préférence leur sexe, ça rapporte beaucoup plus. Comme les autres, Teresa est venue pour faire l’amour, mais pas seulement, elle veut aussi du sentiment. Le premier "beach boy" ne l’a pas compris. Le second, plus futé, met les formes. L’argent qu’il lui soutire, c’est pour le bébé malade de sa sœur, les élèves de la classe surpeuplée de son cousin, son frère qui vient d’avoir un accident ou son père cardiaque en attente d’opération.

Le réalisateur autrichien, lui aussi, met les formes. Pour aborder le tourisme sexuel frontalement, il tourne des plans fixes d’une force plastique expressive inouïe. Infiniment dérangeants aussi. Comme celui où les vacancières sur leur transat et les vendeurs de souvenirs se font face de part et d’autre d’une corde. Le réalisateur livre une métaphore explicite des rapports Nord-Sud, tellement exemplaire sur l’état du néocolonialisme qu’elle n’exige aucun commentaire.

Mais cette force symbolique est indissociable du portrait hyperréaliste d’une femme et de son parcours sordide. Elle pensait avoir trouvé une solution - tout au moins temporaire - à sa solitude, la route lui semblait dépaysante et ensoleillée mais elle s’aperçoit qu’elle menait à l’enfer. L’enfer, c’est les autres. Ces autres "sugar mamas" qui n’ont pas d’état d’âme et savourent les bienfaits de leur position économique dominante. Leur cynisme abject fait reculer les limites de l’écœurement lorsqu’elles offrent à Teresa en cadeau d’anniversaire, un employé de l’hôtel avec un ruban autour du zizi. Quand ces furies se déchaînent, on atteint l’insoutenable.

Et c’est précisément là que le réalisateur veut amener le spectateur, jusqu’à une situation totalement inconfortable à la vue de cette réalité poisseuse qu’il force à regarder, un peu à la manière d’un Houellebecq autrichien. Rarement, sauf peut-être chez Cassavetes, on a vu un metteur en scène pousser ses acteurs aussi loin. La performance de Margarethe Tiesel est digne de Gena Rowlands dans "Une femme sous influence". Elle se met complètement à nu, au propre comme au figuré, créant une tension dramatique, un malaise hors du commun. Il faut toute la médiation artistique du réalisateur, la force de son style pour faire accepter au spectateur son rôle de voyeur.

Toutefois Ulrich Seidl se répète, radote, se laisse emporter par son propre système et son propos puissant devient progressivement pesant. A l’inverse des précédents, "Dog Days" et "Import Export", qui avaient une structure chorale; le réalisateur s’est lancé dans une trilogie dont "Paradise : Love" constitue le premier volet. Il n’en reste pas moins un film qui remue à "l’autrichienne" et laisse une empreinte durable dans les esprits.


Réalisation, scénario : Ulrich Seidl. Images : Wolfgang Thaler, Ed Lachman. Avec Margarethe Tiesel, Peter Kazungu, Inge Maux 2h00


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