La bataille de Capitol Hill

Attention aux confusions : "Lincoln" de Steven Spielberg n’est pas un biopic. Le film ne retrace pas la vie du seizième président américain, mais se concentre sur un épisode bien précis, survenu au début de son second mandat et durant les derniers mois de la meurtrière Guerre de Sécession. L’ouverture du film est, aussi, à sa manière, une tromperie, ou, plus précisément, une légère manipulation. On y voit un régiment de soldats nordistes, noirs, affronter dans un corps à corps furieux des Confédérés. S’il y eut bien des combattants noirs dans les rangs nordistes, résumer la Guerre de Sécession à cette seule image en donne une vision déformée quand on sait que ces derniers durent d’abord convaincre leurs supérieurs nordistes de leur aptitude à combattre. Ouvrant donc son film par un mythe, Spielberg ose nous montrer Lincoln dans sa posture sacralisée, statufiée dans son Mémorial à Washington : assis, les mains posées sur les genoux, figure paternaliste qui devise avec des soldats afro-américains. L’enjeu historique auquel est confronté le président est vite posé par l’un d’eux : "Monsieur le Président, la liberté aujourd’hui, le droit de vote dans cent ans." Et un jour un président de couleur, ajoutera mentalement le spectateur.

Alain Lorfèvre

Attention aux confusions : "Lincoln" de Steven Spielberg n’est pas un biopic. Le film ne retrace pas la vie du seizième président américain, mais se concentre sur un épisode bien précis, survenu au début de son second mandat et durant les derniers mois de la meurtrière Guerre de Sécession. L’ouverture du film est, aussi, à sa manière, une tromperie, ou, plus précisément, une légère manipulation. On y voit un régiment de soldats nordistes, noirs, affronter dans un corps à corps furieux des Confédérés. S’il y eut bien des combattants noirs dans les rangs nordistes, résumer la Guerre de Sécession à cette seule image en donne une vision déformée quand on sait que ces derniers durent d’abord convaincre leurs supérieurs nordistes de leur aptitude à combattre. Ouvrant donc son film par un mythe, Spielberg ose nous montrer Lincoln dans sa posture sacralisée, statufiée dans son Mémorial à Washington : assis, les mains posées sur les genoux, figure paternaliste qui devise avec des soldats afro-américains. L’enjeu historique auquel est confronté le président est vite posé par l’un d’eux : "Monsieur le Président, la liberté aujourd’hui, le droit de vote dans cent ans." Et un jour un président de couleur, ajoutera mentalement le spectateur.

Paradoxalement, pourtant, on ne verra pratiquement plus un seul Noir de tout le film, alors que l’esclavage en est le thème central, vision aussi passablement déformée - mais cette fois, à l’avantage des abolitionnistes blancs, vrais "héros" du film - alors que, comme le rappelait récemment l’historien américain, Eric Foner, au moment où se déroulaient les faits rapportés par "Lincoln", des esclaves se soulevaient dans les plantations de Caroline du Sud. Tant qu’à montrer des Afro-Américains combatifs, Spielberg aurait pu faire le choix de la précision historique plutôt que de l’image d’Épinal

Mais nonobstant cette faiblesse caractéristique du réalisateur (ontologiquement, un réalisateur n’est-il pas un mystificateur ?), "Lincoln" présente l’intérêt, une fois n’est pas coutume, d’oser aborder un fait historique complexe pour tenter de résumer l’héritage d’une figure mythique de l’histoire américaine. Juste après sa réélection, en 1864, et alors que la Guerre de Sécession entre dans sa cinquième année, Abraham Lincoln entreprend de déposer devant le Congrès le 13e Amendement de la Constitution, qui doit abolir l’esclavage sur tout le territoire des États-Unis. Un pari audacieux : même au Nord, à l’époque, il se trouve une quasi-majorité pour refuser l’émancipation totale des esclaves. Pendant que les derniers combats se déroulent sur le front et que débutent des négociations avec des Confédérés exangues, une autre bataille, politique, débute au Congrès, à Washington, sur Capitol Hill.

La première demi-heure du film s’attache, en parallèle de la mise en branle du processus législatif, à présenter l’échiquier politique de l’époque. Passage obligé complexe, où le spectateur du XXI e siècle, a fortiori européen, devra se rappeler que les Républicains étaient favorables à l’abolition quand les Démocrates y étaient dogmatiquement opposés. Les poids lourds de l’époque défilent à l’écran : le secrétaire d’État William Seward (David Strathairn), lieutenant fidèle de Lincoln mais dubitatif sur les chances de succès de l’amendement, Taddheus Stevens (Tommy Lee Jones, formidable), chef de file des Républicains radicaux et abolitionniste convaincu, Fernando Wood (Lee Pearce), orateur démocrate et escalavagiste, George H. Pendleton (Peter McRobbie), chef de file de l’opposition démocrate ou Francis Preston Blair (Hal Holbrook), figure éminente du parti républicain. Dans cette entrée en matière, Spielberg est singulièrement moins limpide que ne le fut Ken Burns dans sa série documentaire "The Civil War".

Forcément, avec un débat politique en son centre, "Lincoln" est un film bavard, parfois aride. Mais les scènes de joute verbale sont savoureuses, brillamment écrites, interprétées et mises en scène. Tommy Lee Jones rend bien la nature pugnace de Stevens. Son personnage mériterait à lui seul un biopic. Le film lui réserve d’ailleurs sa dernière partie quand la figure de Lincoln s’efface un peu (et se complète d’une surprise édifiante). Deus ex machina, le président tire les ficelles dans l’ombre, tel le Parrain de Coppola, n’hésitant pas à faire traîner les négociations de paix pour arriver à ses fins ! L’ex-avocat, lui-même brillant orateur, n’est jamais avare d’une anecdote ou d’une parabole pour captiver son auditoire. L’interprétation de Daniel Day-Lewis est magistrale. Le maquillage et les prothèses ne sont pas tout. On ne connaît Lincoln que par les photos et ses textes. Et pourtant, le voir bouger et l’entendre parler à l’écran s’impose comme une évidence, dans la moindre intonation ou le moindre geste.

Malgré sa spécificité historique et américaine, "Lincoln" n’en est pas moins universel dans sa représentation du jeu politique. La démonstration même de "Lincoln" est que "l’acte le plus important du XIXe siècle a été obtenu par la corruption avec l’aide de l’homme le plus intègre des États-Unis". Cette leçon de real politik et de l’art à la fois du compromis et du lobbying, le spectateur la méditera à l’aune de la récente mobilisation du président Barack Obama en faveur d’une régulation sur les armes lourdes aux États-Unis. Lui qui marqua les esprits en démarquant le célèbre "Gettysburg Adress" de Lincoln lors de sa première campagne se trouve dans la même position que ce dernier : au moment d’entamer son deuxième mandat, il tente d’imposer une mesure historique mais impopulaire. "Lincoln" de Spielberg tombe fortuitement, mais peut-être opportunément, comme un singulier miroir témoignant qu’en politique tout repose sur un mélange subtil de volonté, de conviction et de stratégie. Et d’un peu de lattitude avec la vérité Souvent pour le pire, mais parfois, aussi, pour le meilleur.

Réalisation : Steven Spielberg. Scénario : Tony Kushner. Avec Daniel Day-Lewis, Tommy Lee Jones, David Strathairn, Sally Field, 2h30

Portrait de Daniel Day Lewis en pages Culture