Lincoln: Daniel Day-Lewis, acteur studieux

Le 24 février prochain, Daniel Day-Lewis pourrait être le premier comédien à remporter un troisième Oscar du meilleur acteur. Son incarnation d’Abraham Lincoln dans le nouveau film de Steven Spielberg, qui sort ce 23 janvier en Belgique, le mériterait amplement.

Lincoln: Daniel Day-Lewis, acteur studieux
©2012 DreamWorks II Distribution
Alain Lorfèvre

Le 24 février prochain, Daniel Day-Lewis pourrait être le premier comédien à remporter un troisième Oscar du meilleur acteur (1). Son incarnation d’Abraham Lincoln dans le nouveau film de Steven Spielberg, qui sort ce 23 janvier en Belgique, le mériterait amplement.

A 55 ans, l’acteur est au sommet de son art. Une maîtrise acquise au prix d’une rigueur de travail qui fait à la fois sa légende et sa réputation de comédien excentrique et intimidant. Il refuse presque systématiquement d’évoquer sa méthode de travail. Mais les témoignages et anecdotes de tournage abondent. Se résumant à un mot : immersion.

Pour incarner Lincoln, le comédien ne s’est pas contenté de se plonger dans les livres d’histoire. "J’ai beaucoup pensé à ce qu’affronte le président Obama, expliquait-il récemment à Jessica Winter, dans les pages du "Time". J’ai observé jusqu’à quel point la fonction semble l’avoir fait vieillir. [...] Une telle responsabilité est un fardeau." Son interprétation reflète à merveille cette solitude du pouvoir et l’idée qu’une année de pouvoir, au sommet d’un Etat en guerre, compte trois ou quatre fois plus que toute autre.

Un autre élément notable dans le Lincoln version Day-Lewis, c’est la voix. Là où Lincoln, figure paternaliste et commandant en chef, orateur réputé brillant, fut souvent doté d’une voix de stentor, Day-Lewis respecte la réalité historique, fondée sur les témoignages d’époque, adoptant un timbre plus doux, voire haut perché. Ayant adopté aussi l’accent des Plaines (Lincoln était natif du Kentucky), l’acteur avait demandé durant le tournage que ses partenaires britanniques évitent de lui adresser la parole avec leur accent natal. De même, toujours à son obsession d’immersion totale, les "bavardages" futiles étaient proscrits, à en croire son partenaire et compatriote Jarred Harris (qui interprète le général Ulysses S. Grant). "On ne venait pas lui parler de l’arbitre du match de la veille... Mais les conversations personnelles ou intimes ne posaient pas de problème. Nous avons discuté de nos pères respectifs" (Harris est le fils du comédien britannique Richard Harris).

Formation classique

Après une adolescence agitée, il a pourtant suivi une formation de théâtre classique au Bristol Old Vic. Après s’être fait remarquer sur les planches à 25 ans, dans la pièce "Another Country", c’est en 1985 que Daniel Day-Lewis retint l’attention des critiques de cinéma en 1986 avec deux compositions diamétralement opposées : celle d’un homosexuel issu du National Party (extrême droite) dans "My Beautiful Laundrette" de Stephen Frears, et celle d’un jeune homme de la bonne société edwardienne dans "Chambre avec vue" ("A Room with a View") de James Ivory. L’année suivante, son interprétation dans l’adaptation de "L’insoutenable légèreté de l’être" de Milan Kundera par Philip Kaufman achève de faire de lui l’un des comédiens les plus en vue de sa génération.

Lui qui a découvert sa vocation en voyant la performance de Robert De Niro dans "Taxi Driver" (1976) de Martin Scorsese, fait siennes les méthodes de l’acteur américain. Pour incarner Christy Brown, écrivain et peintre paraplégique dans "My Left Foot" (1989) de Jim Sheridan, l’acteur passe tout le tournage dans l’exacte même condition que son personnage : le corps recroquevillé dans une chaise roulante qu’il refuse de quitter. L’équipe doit le nourrir à la cuillère et le porter sur le plateau. Le film lui valut son premier Oscar.

Mais sa réputation naissante d’acteur excentrique ou exigeant est renforcée la même année par une étrange péripétie. Selon la version répercutée par les médias à l’époque, alors qu’il joue "Hamlet" au National Theatre de Londres, Daniel Day-Lewis a vu le fantôme de son père, le poète Cecil Day-Lewis, décédé lorsqu’il avait 15 ans. Celle, plus nuancée, que l’acteur livrera par la suite, découle de son application de la méthode de Lee Strasberg, qui consiste pour l’acteur à nourrir son interprétation de sa mémoire affective. "C’est un délire absolu de prétendre que vous pouvez devenir une autre personne. Vous cherchez en vous une manière d’être, à travers le prisme d’une autre vie. La relation entre le fils et le père défunt a joué un grand rôle dans cette expérience. Je n’ai pas vu le fantôme de mon père mais, d’une certaine manière, j’en étais arrivé à communiquer avec lui." Expérience douloureuse, qui amena l’acteur à quitter la production.

Survie et boucherie

Malgré cela, Day-Lewis ne renonce pas à sa technique de travail. Quand, en 1992, le réalisateur américain Michael Mann lui propose le rôle d’Œil de Faucon dans "Le dernier des Mohicans", le comédien, soucieux d’acquérir l’expérience d’un Amérindien du XVIIIe siècle, passe plusieurs semaines à vivre en pleine nature sauvage dans une réserve d’Alabama, chassant, pêchant et dormant à la belle étoile - à la grande satisfaction du très rigoureux Michael Mann. A la veille de la scène d’interrogatoire d’"Au nom du père" (1993) de Jim Sheridan, où il interprète un jeune Irlandais accusé à tort d’être membre de l’IRA, Daniel Day-Lewis passe trois nuits blanches consécutives. Pour se mettre dans la peau du riche avocat Newland Archer pour "L’Age de l’innocence" (1993) de Martin Scorsese, il s’inscrit sous le nom du personnage dans un hôtel du XIXe siècle et et déambule plusieurs semaines dans la ville en costumes d’époque. Avant de retrouver Scorsese sur "Gangs of New York" (2002), où il incarne Bill "le Boucher", Daniel Day-Lewis travaille dans une boucherie, pour apprendre à manier le couteau comme le ferait un professionnel. Sur le plateau, tel son personnage, tueur brutal, il passera son temps à aiguiser ses instruments de travail Cet investissement total a un corollaire : l’acteur tourne peu. Si l’on exclut un second rôle dans "Nine" (2009) de Rob Marshall (mineur et seule contre-performance de sa carrière), son dernier film remonte à "There Will Be Blood" (2008) de Paul Thomas Anderson - qui lui valut son deuxième Oscar C’est le prix de l’excellence.

Lorsque l’alors jeune Emily Watson, sa partenaire dans "The Boxer" (1997), son troisième film avec Jim Sheridan, l’interrogea sur les raisons de sa méthode de travail, Daniel Day-Lewis eut cette réponse d’une singulière humilité : "Je ne suis pas assez bon comédien pour procéder différemment." Comme aurait dit Einstein, le talent, c’est un pour cent de génie et nonante-neuf pour cent de travail.

(1) Tous sexes confondus, le record est détenu par Katharine Hepburn, avec quatre Oscars de la meilleure actrice.