Un monde sans pitié

Ce qui sera "brisé", comme le titre l’indique, est suggéré dans une ouverture d’une rare puissance elliptique : le personnage de Tim Roth tient le bras d’un bébé, le montage le montre des années plus tard, tenant le même bras, devenu celui d’une adolescente, sur un lit d’hôpital. Quelques images résument une vie plutôt heureuse, même si ses failles seront révélées au cours du film.

A.Lo.

Ce qui sera "brisé", comme le titre l’indique, est suggéré dans une ouverture d’une rare puissance elliptique : le personnage de Tim Roth tient le bras d’un bébé, le montage le montre des années plus tard, tenant le même bras, devenu celui d’une adolescente, sur un lit d’hôpital. Quelques images résument une vie plutôt heureuse, même si ses failles seront révélées au cours du film.

Skunk (Eloise Laurence) grandit dans une banlieue de la middle class britannique, bordée par une tour d’HLM. Un jour de vacances, alors qu’elle salue Rick, le fils un peu attardé des voisins, elle voit monsieur Oswald, un autre voisin, sortir brusquement de chez lui et rouer Rick de coups. Un peu plus tard, la police vient arrêter non pas l’agresseur mais Rick, à la grande surprise de tout le monde. Un rapide flashback révèle les faits : l’une des trois filles d’Oswald, que son père a surprise avec un préservatif, lui a juré qu’elle avait une relation avec Rick.

À partir de ce mensonge et de la violence qui s’ensuit, l’univers de Skunk s’assombrit - même si elle connaîtra son premier flirt durant cette fin d’été. Elle va être successivement déçue par les adultes qui l’entourent. Le scénario est une adaptation d’un roman de Daniel Clay. C’est aussi le premier long métrage du metteur en scène de théâtre et d’opéra Rufus Norris. Celui-ci use à merveille des gros plans, du montage elliptique, de la musique (signée par l’Electric Wave Bureau, dont fait notamment partie Damon Albarn; Eloise Laurence chante elle-même dans la B.O.).

Le voisinage où grandit Skunk est un microcosme qui agrège de nombreux "cas" : Rick est attardé, Skunk est diabétique, sa mère a quitté le domicile familial quelques années plus tôt, du coup, c’est Kasia qui s’occupe d’elle et de son frère Jed durant les nombreuses absences de leur père Archie, avocat. Kasia a une relation avec Mike, qui sera le nouveau professeur de Skunk à la rentrée scolaire. Quant à Oswald, il élève seul ses trois filles - graines de cas sociaux - depuis la mort prématurée de sa femme. Cette barque un peu surchargée est menée avec douceur par Rufus Norris, qui laisse ses personnages exister et prendre de l’ampleur, plutôt que de laisser les événements et rebondissements prendre le dessus.

Il faut aussi voir en chacun une portée symbolique. Skunk incarne la mort de l’innocence. Son diabète de type 1 résume l’idée que plus aucun enfant ne naît sans porter déjà un poids sur les épaules. Sunrise, la petite voisine qui se lance dans le racket, c’est la société de consommation poussée à son extrême brutal. Archie incarne l’autorité reconnue, mais qui ne peut plus rétablir la concorde sociale. Les adultes sont incapables de vivre en couple et égoïstes : Kasya quitte Mike parce que celui-ci tarde à emménager avec elle; elle entame aussitôt une relation avec Archie. Cette prolifération qui se traduit par une surcaractérisation des personnages (Oswald est typiquement un personnage "répétitif") est la principale faiblesse du film, qui contient en soi quatre ou cinq sujets.

On retient l’interprétation en mode mineur de Tim Roth, autant avocat que psy pour son entourage. Celle de la jeune Eloise Laurence qui porte le film sur ses épaules, ainsi que de Zana Marjano, vue récemment dans "Au pays du sang et du miel" d’Angelina Jolie et qui semble promettre ici une belle carrière internationale.

Réalisation : Rufus Norris. Scénario : Mark O’Rowe. Avec Eloise Laurence, Tim Roth, Zana Marjano, Cillian Murphy,... 1h30