La gamine sans vélo

Elle s’appelle Wadjda. Quel âge a-t-elle ? 12 ans, peut-être moins. Elle est sans doute grande pour son âge, si on la compare au petit voisin qui, pour attirer son attention, n’arrête pas de l’agacer en lui chipant son sandwich ou son voile. Elle court pourtant plus vite que lui, mais il gagne toujours la course grâce à son vélo.

Fernand Denis

Elle s’appelle Wadjda. Quel âge a-t-elle ? 12 ans, peut-être moins. Elle est sans doute grande pour son âge, si on la compare au petit voisin qui, pour attirer son attention, n’arrête pas de l’agacer en lui chipant son sandwich ou son voile. Elle court pourtant plus vite que lui, mais il gagne toujours la course grâce à son vélo.

Dès lors, le rêve, l’idée fixe même de Wadjda, c’est d’avoir, elle aussi, une bicyclette. Comme maman n’est pas d’accord et que ce n’est pas la peine d’en parler à papa, elle mobilise toute son énergie pour atteindre cet objectif. Par exemple, elle tresse des bracelets qu’elle vend à ses copines. Mais il lui faudra des années pour y arriver. Alors, elle s’inscrit, à la surprise générale, à un concours scolaire. Elle devra beaucoup étudier (le Coran) si elle veut gagner le premier prix, une somme d’argent avec laquelle elle pourrait enfin se payer la bécane qu’elle a déjà réservée chez le marchand.

Voilà un pitch de film pour enfants, un peu édifiant, un peu naïf, pas très palpitant. Mais lorsqu’il se déroule en Arabie saoudite, il devient captivant. En effet, du royaume wahhabite, on a quelques images, celles des champs de pétrole dans le désert, des princes wahhabites coiffés de leur ghutrah, des bousculades au pèlerinage à La Mecque ou encore des trafiquants de drogue faisant caresser leur léopard par le ministre belge des Affaires étrangères.

Grâce à Haifaa Al Mansour, première femme cinéaste en Arabie Saoudite, on pénètre dans un monde inconnu, celui des Saoudiennes dans leur vie quotidienne. C’est un peu comme "La maison de mon ami", de Kiarostami, ou "Le chien jaune de Mongolie", de Byambasuren Davaa, l’intrigue est prétexte à nous introduire dans un environnement dont on ignore tout, à partager la vie d’une gamine de 12 ans dotée d’un sacré tempérament et de beaucoup de volonté, autant de défauts pour cette société conservatrice et spectaculairement contrastée.

Ainsi, sous leur toit, les femmes vivent au XXIe siècle avec tout le confort technologique moderne. Wadjda, en Converse, écoute ses CD, alors que sa mère, en jeans, passe des heures au téléphone. Quant au père - quand il est là -, il s’excite sur sa playstation.

Mais lorsqu’elles passent le seuil de la porte, elles sont littéralement précipitées plusieurs centaines d’années en arrière, réduites à des tâches noires, cachées sous l’abaya, cette étoffe noire qui les couvre des cheveux aux orteils, encore surmonté du niqab pour masquer leurs yeux.

Dans les pas de Wadjda, Haifaa Al Mansour lève le voile avec simplicité et subtilité sur la condition précaire d’épouse tant qu’on n’a pas mis au monde un garçon. Des épouses qui ont dix ans à peine parfois, des femmes qu’on ne doit pas voir, pas entendre, juste des ombres indifférenciées dans l’espace public. Des femmes qui, à l’image de la directrice d’école - entendez la responsable de l’éducation -, perpétuent, avec zèle, le système d’aliénation dont elles sont les victimes.

Toutefois, le film ne dégage ni lamentation, ni révolte, mais insuffle plutôt un sentiment d’espoir de voir cette société rétrograde, repliée sur elle-même, évoluer grâce au tempérament des jeunes femmes. L’espoir a le sourire frondeur d’une gamine. Il en faudra sans doute beaucoup d’autres mais ce premier film passionnant — car il ne s’encombre pas d’effets —, réalisé par une femme, est un signe que le processus est en route.

Réalisation : Haifaa Al Mansour. Image : Lutz Reitemeir. Avec Waad Mohammed, Reem Abdullah, Andullrahman Al Gohani, Ahd Kamel 1h37.

Lire entretien avec Haifaa Al Mansour en pages 46-47 de "La Libre Belgique".