Moins d'Amour aux Oscar, mais autant d'auteurs

Spielberg boudé, Affleck sacré, Daniel Day-Lewis dans l'histoire. Le palmarès 2013 des oscar est globalement pertinent.

Analyse Alain Lorfèvre
Moins d'Amour aux Oscar, mais autant d'auteurs
©AP

Belle symétrie : vendredi, aux César français, « Amour » de Michael Haneke a dominé et « Argo » de Ben Affleck fut couronné de la compression du meilleur film étranger. Dans la nuit de dimanche à lundi, à Los Angeles, le second a remporté l'oscar très convoité du meilleur film – plus deux autres statuettes – tandis que le réalisateur autrichien a reçu l'Oscar du meilleur film étranger. Emmanuelle Riva, son interprète, n'aura, elle, pas fêté son 86e anniversaire en réalisant un doublé. Mais sa – toute – jeune concurrente Jennifer Lawrence, 22 ans, aura eu l'élégance de souhaiter un bon anniversaire à son aînée en recevant l'oscar de la meilleur actrice.

Le grand perdant de la soirée, comme aux Golden Globes, est Steven Spielberg et son « Lincoln ». Mais n'était-ce pas attendu ? Son film reste assez consensuel dans sa forme alors qu'il aborde la face cachée du mythe de l'abolition de l'esclavage. A cet égard, l'oscar du meilleur scénario original à Quentin Tarantino pour « Django Unchained », dix-huit ans après celui de « Pulp Fiction », est amplement mérité : le réalisateur reste un créateur de personnages hors pair, un dialoguiste roué et a osé, lui, renvoyer à la face de ses compatriotes les réalités de leur passé sans aucun angélisme ni correction politique. Si les oscars, comme tous les prix du genre, revient à une auto-célébration de l'industrie du cinéma, couronner Steven Spielberg, un des rares authentiques réalisateurs bankables, serait néanmoins revenu « à nommer employé du mois le propriétaire du magasin" comme le soulignait avant la cérémonie le magazine professionnel Entertainment Weekly.

Mise en abîme

En saluant « Argo » comme meilleur film, l'Académie des Oscar effectue une belle mise en abîme : au cinéma, on adore les histoires de rédemptions et de come-back. Ben Affleck, star déchue, people surexposé il y a une dizaine d'années, a connu sa traversée du désert avant de réussir sa reconversion comme réalisateur. Il n'était pas nommé dans cette catégorie, pas plus que dans celle du meilleur acteur. Mais lui remettre l'oscar du meilleur film, avec son producteur tout aussi glamour – et barbu, pour l'occasion - George Clooney est un choix somme toute prévisible : dans une sélection où dominaient les sujets historiques, « Argo » est à la fois plus audacieux et plus humble que « Lincoln » dans son traitement, moins polémique que « Zero Dark Thirty » sur le fond et offre, en outre, l'avantage de parler indirectement d'Hollywood, des liens de celui-ci avec le pouvoir américain (symbolisé par la remise de l'oscar par Michelle Obama, en duplex de la Maison Blanche) et de l'entertainment comme instrument de la puissance américaine. Et il a , enfin, comme héros un homme du peuple, tout agent de la CIA qu'il soit, qui sacrifie sa famille pour aider ses compatriotes.

Steven Spielberg a aussi perdu face à Ang Lee. Le Taïwanais a reçu le deuxième oscar du meilleur réalisateur de sa carrière, huit ans après « Brokeback Mountain », pour un film radicalement différent. Et c'est sans doute ce qui explique ce choix : si « L'odyssée de Pi » peut laisser un sentiment mitigé, c'est au moins un film novateur dans sa forme et son esthétique, qui fait en outre un usage intelligent de la 3D-relief. Éternel explorateur de genres et de formes, tout en restant dans le cadre d'un cinéma à vocation grand public, Lee donne à sa manière une leçon de cinéma. Comme celles que donnait jadis Alfred Hitchcock qui fut lui éternellement boudé par ses pairs. Face au formalisme à grand budget de Spielberg, le choix d'Ang Lee est un vrai choix artistique. Les oscars des meilleurs effets visuels et de la meilleure photographie à « L'odyssée de Pi » reflètent la cohérence des votants.

Day-Lewis fait l'Histoire

Lorsqu'il s'agit de récompenser les comédiens, l'Académie n'aime rien que moins que les grandes figures historiques. Daniel Day-Lewis, recevant son oscar plus que mérité pour son incarnation en tous points parfaite d'Abraham Lincoln, s'est même autorisé un clin d'oeil à ce sujet, en référence à Meryl Streep, récipiendaire de l'oscar l'année dernière pour son rôle dans « The Iron Lady » : "Il y trois ans, nous avons décidé d'échanger (les rôles) car je m'étais engagé à jouer Margaret Thatcher tandis que Meryl était le premier choix de Steven pour Lincoln." Rare trait d'humour d'un acteur par ailleurs très ému lorsqu'il a remercié sa mère. Surtout, ce troisième oscar du meilleur oscar fait entrer le comédien anglo-irlandais dans l'histoire de l'Académie. Mais il récompense un authentique professionnel et artiste, sans doute le meilleur acteur de sa génération, totalement dévoué à ses rôles et aux films qu'il défend.

Chez les dames, c'est un double cas de figure singulier. Par la jeunesse de Jennifer Lawrence, donc, mais aussi parce que celle-ci est récompensée pour une comédie - « Happiness Therapy » - genre peu prisé dans ce type de manifestation. On peut douter là de la pertinence du choix. Et regretter que la polémique autour de Kathryn Bigelow a pu faire obstacle à la prise en considération de la nomination de Jessica Chastain, interprète principale de « Zero Dark Thirty ». Mais Jennifer Lawrence est probablement également plébiscitée pour la diversité de ses choix et sa capacité, à son jeune âge, à alterner avec brio films commerciaux et oeuvres exigeantes, comme « Winter's Bone », qui lui valut sa première nomination dans cette catégorie il y a deux ans.

Même dichotomie dans l'attribution des oscars du second rôle. L'Autrichien Christoph Waltz réussit la performance unique du doublé consécutif : deux fois nommé dans la catégorie, deux fois récompensé, et, de surcroît, au service du même réalisateur, Tarantino. Anne Hathaway est récompensée, elle, pour son interprétation de Fantine dans « Les Misérables », autre oeuvre perdante de la soirée. Certes, elle est très belle à l'écran, certes elle chante bien, certes elle a perdu, dit-on, vingt kilos pour le rôle. Mais la brièveté de ses apparitions et la monotonie stéréotypée de son personnage méritaient-elles ce prix ?

Petites phrases

« Je n'aurais jamais imaginé être de retour sur cette scène. » Ben Affleck, faisant allusion au premier Oscar qu'il avait remporté avec Matt Damon pour le scénario de « Will Hunting » il y a quinze ans. L'acteur, désormais réalisateur couronné, a réussi sa reconversion et semble avoir chassé ses démons : oubliés sa relation hypermédiatisée avec Jennifer Lopez, ses fours commerciaux et sa dépendance à l'alcool. Après le Golden Globe du meilleur film et du meilleur réalisateur, le César du meilleur film étranger, son Oscar du meilleur film consacre l'Affleck nouveau, que l'on verra aussi prochainement dans « To the wonder » de Terrend Malick.

« Good Choice ! »

Michelle Obama, annonçant l'oscar du meilleur film à « Argo ». C'était une double première : la remise d'un oscar en duplex par une personnalité n'étant pas présente à Hollywood et, de surcroît, par une la première dame des Etats-Unis. Un choix qui s'imposait par la nature historique et politique de la quasi-totalité des films en lice.

« C'est dingue ! »

Jennifer Lawrence, recevant l'oscar de la meilleure actrice. La comédienne de 22 ans, nommée pour la deuxième fois dans la catégorie, n'en revenait pas. Comme lors de la soirée des prix de la Screen Actors Guild, où elle fut déjà récompensée, la comédienne a en outre fait à son corps défendant le spectacle : après avoir perdu le bas de sa robe à la première, elle a cette fois trébuché en montant sur scène, provoquant l'émoi dans la salle.

"Si j'étais une actrice, je serais... un meilleur acteur"

Jean Dujardin, en anglais dans le texte (mais avec un accent frenchie), avant de remettre l'Oscar de la meilleure actrice. Sa cote glamour a dû grimper outre-Atlantique aussi.

« C'est l'année des scénaristes ! »

Quentin Tarantino, rendant hommage aux autres nommés des deux catégories de scénario (adaptation et scénario original). « Je suis d'autant plus honoré de remporter ce prix cette année que tous les scénarios [nommés] étaient fantastiques. »

Le palmarès des oscars 2013

Meilleur film :Argo de Ben Affleck
Meilleur acteur : Daniel Day Lewis (Lincoln)
Meilleure actrice : Jennifer Lawrence (Happiness Therapy)
Meilleur réalisateur : Ang Lee pour L'Odyssée de Pi
Meilleur scénario original :Quentin Tarantino pour Django Unchained
Meilleure adaptation :Chris Terrio pour Argo
Meilleure chanson :Skyfall par Adèle
Meilleure musique : Mychael Danna pour L'Odyssée de Pi
Meilleur décor :Lincoln
Meilleur montage :Argo
Meilleure actrice dans un second rôle :Anne Hathaway (Les Misérables)
Meilleur acteur dans un second rôle : Christoph Waltz (Django Unchained)
Meilleur montage son : Zero Dark Thirty et Skyfall
Meilleur mixage son : Les Misérables
Meilleur film étranger : Amour de Michael Haneke
Meilleur documentaire :Sugar Man
Meilleur court-métrage documentaire : Inocente
Meilleur court-métrage de fiction : Curfew
Meilleur maquillage et coiffure : Les Misérables
Meilleurs costumes :Anna Karenine
Meilleurs effets spéciaux : L'Odyssée de Pi
Meilleure photographie : Claudio Miranda (L'Odyssée de Pi)
Meilleur long-métrage d'animation : Rebelle
Meilleur court-métrage d'animation : Paperman