Sixto, superstar sur le tard

Que les cinéphiles et les amateurs de musique se réjouissent : le cinéma Aventure, à Bruxelles, a l’excellente idée de sortir "Searching for Sugar Man", remarquable film de Malik Bendjelloul, tout juste couronné de l’oscar du Meilleur documentaire. L’histoire en est tout bonnement extraordinaire. Imaginez que les deux premiers albums de Bob Dylan eussent été des fours commerciaux. Que, suite à cet échec, le gamin Zimmerman soit retourné à ses études, tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, en Afrique du Sud, pays alors extrêmement fermé à cause du régime de l’apartheid, ses chansons devenaient des hymnes de la contre-culture, sans qu’il n’en sache rien. Que ses lointains fans l’aient cru mort, immolé sur scène, pendant près d’un quart de siècle, jusqu’à ce qu’un journaliste tente de lever le mystère sur cette star inconnue.

Alain Lorfèvre

Que les cinéphiles et les amateurs de musique se réjouissent : le cinéma Aventure, à Bruxelles, a l’excellente idée de sortir "Searching for Sugar Man", remarquable film de Malik Bendjelloul, tout juste couronné de l’oscar du Meilleur documentaire. L’histoire en est tout bonnement extraordinaire. Imaginez que les deux premiers albums de Bob Dylan eussent été des fours commerciaux. Que, suite à cet échec, le gamin Zimmerman soit retourné à ses études, tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, en Afrique du Sud, pays alors extrêmement fermé à cause du régime de l’apartheid, ses chansons devenaient des hymnes de la contre-culture, sans qu’il n’en sache rien. Que ses lointains fans l’aient cru mort, immolé sur scène, pendant près d’un quart de siècle, jusqu’à ce qu’un journaliste tente de lever le mystère sur cette star inconnue.

C’est, dans les grandes lignes, le destin de Sixto Rodriguez, chanteur folk si doué que Clarence Avant, ex-président de la mythique Motown (qui veilla aux destinées des Jackson Five, d’Isaac Hayes, de Quincy Jones, des Temptations ou de Smokey Robinson - excusez du peu !), le cite dans son top 5.

Malik Bendjelloul retrace sur deux continents l’enquête du journaliste Craig Bartholomew. Dépassant le canevas classique de montage d’entretiens, le réalisateur construit un film à suspense captivant, où à partir d’une photo floue se précise progressivement la figure originale de Sixto. De l’arrière-salle d’un club nommé Le Trou (The Sewer) aux studios d’enregistrement de Sussex Records, à Los Angeles, avec retour dans les chantiers de construction de Detroit, Bartholomew, tels les Woodward et Bernstein du Watergate, a suivi l’argent : où sont parties les royalties des ventes sud-africaines de Sixto ?

On n’en dira pas plus, car si vous avez la chance d’encore n’en rien savoir, ce documentaire doit se découvrir comme une fiction, sans en connaître la fin. Dans le cas contraire, ne boudez pas votre plaisir : Bendjelloul, inspiré par son sujet, livre une œuvre pleine d’humanité, d’amour (pour la musique), de sens de l’Histoire (un artiste hispano-indien, à une époque où ils sont encore rares aux States, fait chavirer la jeunesse blanche du pays de l’apartheid) et de la narration (séquences animées, usage judicieux des rares archives, reconstitutions inspirées, pedigrees éclairants des intervenants). Et si Sixto Rodriguez conserve encore une large part de son mystère (d’où lui venait son inspiration ? Qu’est-il advenu de ses femmes ? De son argent ?), c’est peut-être que ce dernier fut constitutif de son talent et de sa singulière destinée. Quant à son "Sugar Man", il envoûte déjà une nouvelle génération d’auditeurs, quatre décennies après avoir été écrit.

Réalisation : Malik Bendjelloul. 1h26.