Emilie Dequenne : la fidélité aux "frères"

Emilie Dequenne participait vendredi dernier au tournage d’un documentaire sur Luc et Jean-Pierre Dardenne.

Hubert Heyrendt
Emilie Dequenne : la fidélité aux "frères"
©D.R.

Depuis trois ans, la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles (à ne pas confondre avec Cinematek) travaille sur une collection sur le cinéma belge francophone, l’idée étant de proposer chaque fois le regard d’un cinéaste sur un autre cinéaste. Après Jaco Van Dormael vu par Olivier Van Malderghem et Bouli Lanners vu par Benoît Mariage, les deux prochains numéros seront consacrés à Thierry Michel - le film de José-Luis Penafuerte sera prêt en avril - et aux frères Dardenne. Seulement voilà. Ces derniers ont décidé, hors promo, de ne plus parler de leur cinéma, estimant avoir déjà tout dit dans deux films, un français et un flamand Pour contourner l’obstacle, la Cinémathèque a choisi de proposer un portrait des deux Liégeois à travers leur famille de cinéma. Derrière la caméra, aux côtés de Luc Jabon (qui officie en tant que script doctor sur l’ensemble de la collection), on retrouve Alain Marcoen, directeur-photo des Dardenne depuis "La Promesse" en 1996. "Quand j’ai appelé Jean-Pierre pour lui expliquer que je faisais un film sur eux, il m’a juste dit : D’accord. Bon courage ", plaisante ce dernier. Qui assure qu’il souhaite un portrait "hagiographique" de "deux personnes que j’admire".

Son interprétation de leur cinéma sera néanmoins très personnelle. Intitulé "L’Age de raison", le documentaire proposera une lecture "thématique plutôt que chronologique" de l’œuvre des Dardenne, depuis "Je pense à vous" en 1992, laissant de côté leur travail documentaire et "Falsch", le premier long renié en 1987. "Les films des Dardenne sont plus moraux que sociaux, estime Alain Marcoen, même si, pour cela, ils se placent du côté des plus faibles." Pour lui, le duo s’inscrit en cela dans une tradition sociale-chrétienne. "L’Age de raison", c’est en effet celui auquel Jérémie Renier dans "La Promesse" ou Emilie Dequenne dans "Rosetta" deviennent capables de discerner le bien du mal "L’idée est de partir d’extraits de films, que l’on présente aux différents intervenants. Et montrer que, derrière un côté a priori naturaliste, tout est très écrit et construit pour rendre cela invisible", complète Luc Jabon.

Tournage dans le Thalys

Pour proposer ce portrait à distance des Dardenne, Jabon et Marcoen ont réuni les membres de la famille. Ils ont ainsi débuté leurs 11 jours de tournage sous la neige de Mirwart, chez Olivier Gourmet. Puis ont interrogé le cadreur Benoît Dervaux, le pointeur Amaury Duquenne, la scripte Marika Piedboeuf, le chef décorateur Igor Gabriel Tandis qu’ils ont demandé à Cécile de France d’assurer la voix off de leur film.

Vendredi dernier, ils avaient également rendez-vous, Gare du Nord à Paris, avec Emilie Dequenne pour tourner son interview dans le Thalys Paris-Bruxelles. A peine arrivée, la petite équipe s’installe dans le wagon vide. Marcoen place sa caméra sur un siège, que l’on leste d’une "gueuse". On opacifie les vitres avec des tentures noires, on bouche les lumières avec des "black foils" En attendant la comédienne, dont on filme l’arrivée sur le quai en un long travelling avant, "comme une femme fatale", précise le directeur-photo. Une fois le train lancé vers Bruxelles, l’interview peut commencer : Marcoen derrière sa caméra, Jabon face à Emilie Dequenne, souriante et volubile.

Quinze ans après "Rosetta", elle n’a pas revu le film pour l’occasion mais se remet sans difficulté dans la peau de cette jeune fille en colère, expliquant combien elle est toujours marquée par la façon de travailler des Dardenne. "C’est un souvenir assez intact, nous explique-t-elle par la suite, sur le quai de la Gare du Midi à Bruxelles, avant de reprendre le Thalys dans l’autre sens pour Paris, où elle vit depuis plus de dix ans. Ça ne me gêne pas du tout de reparler de Rosetta parce que c’est un souvenir magnifique. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui je fais toujours ce métier. C’est quand même le plus beau cadeau que j’ai eu dans ma vie professionnelle. On continue très souvent de m’en parler..."

Il s’agit en effet d’un rôle magique pour Dequenne qui, à 17 ans, tournait non seulement son premier film (omniprésente à l’écran), décrochait un prix d’interprétation à Cannes, mais allait à une école de cinéma très particulière. Emilie Dequenne, Jérémie Renier, Fabrizio Rongione, Déborah François On peut en effet se demander si les "frères" ne les ont pas seulement découverts mais aussi façonnés "Ils sont les deux : des découvreurs et des faiseurs de talents, explique Emilie Dequenne. Leur façon de travailler et d’envisager la manière de jouer est la seule valable, pour moi. Même si on a ce talent ou cette aptitude à pouvoir jouer, eux ont une telle manière de l’utiliser et de vous faire découvrir des choses chez vous que c’est un bagage qui vous accompagne toujours."

Produit, comme le documentaire sur Bouli, par Novak, "L’Age de raison" devrait être prêt en septembre, pour une diffusion en télé sur la RTBF. Les Dardenne auront alors terminé le tournage de "Deux jours, une nuit" (qui débute le 24 juin prochain), leur nouveau film dont, comme toujours, on ne sait presque rien. Sinon qu’il réunira Fabrizio Rongione et Marion Cotillard Et qu’il devrait être prêt pour le festival de Cannes 2014.