Agnès Jaoui, conteuse contre la mort

Au bout du conte" est le quatrième film d’Agnès Jaoui. Le plus personnel sans doute, même s’il est toujours coécrit avec son éternel complice à la ville et à l’écran, Jean-Pierre Bacri. Entretien.

Agnès Jaoui, conteuse contre la mort
©D.R.
Hubert Heyrendt

Au bout du conte", qui sort aujourd’hui en salles (*), est le quatrième film d’Agnès Jaoui. Le plus personnel sans doute, même s’il est toujours coécrit avec son éternel complice à la ville et à l’écran, Jean-Pierre Bacri. Un marivaudage contemporain qui fait appel au conte pour évoquer des sujets graves : le couple, la croyance, la mort

D’où vous est venue cette idée d’utiliser le conte pour parler d’aujourd’hui ?

Le fait de m’être rendu compte, il y a un moment déjà que, fille de psychanalyste et de féministe, j’attendais toujours un prince charmant Et que je n’étais pas la seule ! Il y a aussi le goût qu’on a avec Jean-Pierre de traquer tous les endroits où il y a du formatage, même inconscient. Et dans le conte, c’est typiquement ça. Un formatage par des contes écrits il y a fort longtemps, où, effectivement, les femmes attendaient passivement qu’un mari veuille bien les acheter ou les troquer contre une dette. En même temps, dans les premières versions de "La Belle au bois dormant", le prince la réveillait en la violant. Puis il y a une version où il lui fait deux enfants et l’abandonne dans la forêt. C’est la royauté qui a demandé de faire un peu plus doux

Ce formatage n’a-t-il pas encore été renforcé justement par la “disneyification” du conte ?

D’ailleurs, c’est Walt Disney qui invente le baiser pour réveiller la princesse. Disney a aussi rendu les contes internationaux. D’ailleurs, aux Etats-Unis, quand je parlais de "Peau d’âne", les gens ne savaient pas de quoi je parlais parce que, forcément, Walt Disney ne s’est pas emparé de l’inceste. Faut pas déconner ! C’est très formateur. J’ai une petite fille de couleur marron, adoptée au Brésil. Quand elle avait 5-6 ans, je lui ai demandé qui est la plus belle princesse du quartier ? Je lui ai dit : "Mais c’est toi !" Elle m’a répondu : "Non, je suis noire "

Pourtant, les contes populaires oraux, avant les versions littéraires de Perrault et des frères Grimm, avaient du sens. Ils permettaient, comme le théâtre, d’exorciser les peurs…

Les contes traduisent les peurs des adultes, celle de la famine dans "Le Petit Poucet" par exemple. Ils mettent en scène des drames contemporains. C’est avec ça aussi qu’on s’est amusé. Dans le film, le roi et son empire vacillent parce qu’aujourd’hui, on a l’impression que plus rien ne tient. L’époque est propice à s’amuser parce qu’elle est très anxiogène. C’est aussi pour ça que j’ai mis tout le temps les nouvelles aux infos sur la pollution Pour moi, ça nourrissait le conte. Plus on pense que c’est la fin du monde, plus on va croire au merveilleux.

Les hommes n’ont-ils pas besoin de se raconter des histoires, de croire aux contes ?

Les hommes ont besoin de croire en quelque chose, même si c’est absurde. On a tous une part d’irrationnel en nous. Il suffit de voir le nombre d’hommes politiques qui vont voir des voyantes. Après, si je peux dire aux jeunes filles : "N’attendez pas qu’un homme vous réveille. N ’attendez pas un idéal parce que vous serez déçues "

Ce film semble plus personnel que les autres. Bacri a-t-il été présent autant que d’habitude ?

Oui, il était tout aussi impliqué. Je ne l’ai pas senti en retrait. Même si, effectivement, il y a pas mal de sujets qui me concernaient un peu plus que lui. Là où il y a plus de moi, de façon évidente, c’est dans la mise en scène. J’avais par exemple demandé au chef déco des choses très précises pour la cuisine de Marianne. Un jour, il est venu prendre le café à la maison et il m’a dit : "Mais c’est ta cuisine !" C’est vrai que dans les couleurs, les habits, etc., j’ai mis tous mes rêves de petite fille. Pour le reste, je pense que c’est juste mais j’ai un peu trop le nez dessus