Sextet pour un trio

Cloud Atlas", de Tom Tykwer, Lana et Andy (ne dites plus "les frères") Wachowski, est un film ambitieusement délirant, adapté du roman éponyme de David Mitchell (2004) qui l’était tout autant. Réputé inadaptable, celui-ci trouve à l’écran une forme cinématographique propre - ce qu’il faut mettre au crédit du trio réalisateur. Alternant en permanence six intrigues, et autant de lieux et d’époques, "Cloud Atlas" est difficilement réductible en quelques lignes, sauf à dire qu’un des ses thèmes centraux, outre une allusion à la métempsychose, est la rébellion contre l’oppression, que ce soit celle d’un esclave et de son sauveur (le segment de 1849), d’un musicien contre un mentor tyrannique (Edimbourg, 1936), d’une journaliste d’investigation contre la tentative d’étouffement d’une catastrophe nucléaire potentielle (San Francisco, 1973), d’un éditeur piégé par son frère dans un home (2012), d’une esclave-clone contre l’ordre établi (Neo-Seoul, 2144) ou d’un éleveur luttant contre des cannibales ("106 hivers après la chute").

A.Lo.

Cloud Atlas", de Tom Tykwer, Lana et Andy (ne dites plus "les frères") Wachowski, est un film ambitieusement délirant, adapté du roman éponyme de David Mitchell (2004) qui l’était tout autant. Réputé inadaptable, celui-ci trouve à l’écran une forme cinématographique propre - ce qu’il faut mettre au crédit du trio réalisateur. Alternant en permanence six intrigues, et autant de lieux et d’époques, "Cloud Atlas" est difficilement réductible en quelques lignes, sauf à dire qu’un des ses thèmes centraux, outre une allusion à la métempsychose, est la rébellion contre l’oppression, que ce soit celle d’un esclave et de son sauveur (le segment de 1849), d’un musicien contre un mentor tyrannique (Edimbourg, 1936), d’une journaliste d’investigation contre la tentative d’étouffement d’une catastrophe nucléaire potentielle (San Francisco, 1973), d’un éditeur piégé par son frère dans un home (2012), d’une esclave-clone contre l’ordre établi (Neo-Seoul, 2144) ou d’un éleveur luttant contre des cannibales ("106 hivers après la chute").

Au fil d’un montage gigogne, on découvre progressivement ses intrigues, reliées entre elles par des coïncidences tenues (le musicien de 1936 lit le journal du voyageur de 1849; la déesse vénérée par les hommes d’"après la chute" a les traits de la rebelle de 2144, qui a, elle-même, été inspirée par un film adapté des mésaventures de l’éditeur de 2012). Pour faire bonne mesure, les trois réalisateurs jouent des références à un niveau métatextuel, brassant les genres : film historique pour 1849, romantisme anglais pour 1936, thriller "Nouvel Hollywood" pour 1973, comédie pour 2012, néocyberpunk pour 2144 (les Wachowski mettant en abyme leur propre "Matrix") et fable New Age pour 2321. N’était là la virtuosité du montage (où Tykwer a dû, lui, retrouver l’excitation labyrinthique de son "Cours, Lola cours" inaugural et inégalé), on ne peut que constater combien peu inspirée (ou renouvelée) est l’imagerie de chacun des segments.

L’intérêt est ailleurs, dans un gimmick accessoire mais ludique : chaque segment est interprété par une même poignée d’acteurs : Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Jim Sturgess, Doona Bae, Ben Wishaw, James d’Arcy, Susan Sarandon, Hugh Grant, Hugo Weaving. Les deux derniers ont droit à la continuité la plus évidente (incarnation du mal, contre-emploi amusant pour Grant, prolongement de l’agent Smith des "Matrix" pour Weaving), quand Tom Hanks alterne la dualité de l’âme humaine. A coups de prothèse et de retouche numérique, les réalisateurs poussent le travestissement à l’extrême : Halle Berry et Doona Bae prennent le type caucasien dans une séquences, Jim Sturgess et James d’Arcy deviennent eurasiens dans une autre... Derrière la débauche d’effets spéciaux, on se souvient soudain, au gré de quelques compositions, que certains de ces comédiens sont vraiment de haut vol (notamment Hanks, méconnaissable en écrivain cockney loubard). Etrange paradoxe d’un film, par ailleurs, un peu fumeux.

Réalisation et scénario : Lana et Andy Wachowski (1849, 2144, 2321) et Tom Tykwer (1936, 1973, 2012). Avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, 2h50