Blanche-Neige de Séville

Un one shot, "The Artist" ? Que nenni ! Le film de Michel Hazanavicius a rouvert la porte du muet, a stimulé les cinéastes audacieux, convaincu les producteurs qu’ils n’allaient pas forcément y laisser leur culotte.

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Fernand Denis

Un one shot, "The Artist" ? Que nenni ! Le film de Michel Hazanavicius a rouvert la porte du muet, a stimulé les cinéastes audacieux, convaincu les producteurs qu’ils n’allaient pas forcément y laisser leur culotte.

Après "The Artist", après "Tabu", voici qu’arrive un nouveau bijou noir et blanc et muet : "Blancanieves", ou Blanche-Neige en Almodóvar. Soit un film doublement dans l’air du temps. La mode est au conte et au retour sur écran du film muet. Cela tombe bien pour le réalisateur espagnol Pablo Berger qui travaillait son projet depuis 8 ans.

Sa version de "Blanche-Neige", la troisième en deux ans, est de loin la plus innovante, créative, tant elle est ébouriffante. A commencer par sa localisation, au cœur symbolique de la société espagnole : les arènes à Séville où un illustre toréador se prépare à affronter six taureaux d’affilée. Pourquoi dévoiler la suite, pourquoi priver le spectateur de cette relecture décoiffante de "Blanche-Neige", marquée par de nombreux emprunts, hommages, références à "Cendrillon", "Le petit chaperon rouge", "Les chevaliers de la Table ronde", ou encore "Freaks", de Tod Browning ?

"Blancanieves" procure une sensation paradoxale en permanence. D’une part, on est en terrain archi-balisé, on connaît ces histoires par cœur. D’autre part, Pablo Berger fonce dans les possibilités d’interprétation offertes par le décor, et se sert de la complicité avec le spectateur pour créer le suspense. Alors que le destin de Blanche-Neige est réinventé sous nos yeux, on se demande comment l’auteur va introduire les nains et aborder le baiser final. A chaque fois, la réponse est ébahissante jusqu’à la séquence finale, phénoménale.

"Blancanieves" est un enchantement, car au plaisir de cette recréation gothiquement espagnole, s’ajoute le brio de la réalisation. Le cinéma muet est celui qui sollicite le plus l’imagination du cinéaste, le récit étant un challenge visuel permanent. La mise en scène n’existe pas pour elle-même, pour sa seule beauté, mais est requise au service de la narration et des personnages dont elle doit traduire visuellement les états d’âme. Petit exemple éblouissant parmi d’autres. Pour rendre compte du chagrin d’une gamine (à la suite du décès de sa grand-mère), celle-ci trempe sa robe blanche dans une bassine, qui en ressort noire. Le noir et le blanc, c’est la signature du muet, Pablo Berger trouve la combinaison parfaite pour rendre sublimes les Espagnoles de toutes les générations.

Et ce qui rend le travail de Pablo Berger encore plus passionnant, c’est sa façon d’évoquer les plus belles toiles du muet (Murnau, Borzage, Browning) en utilisant la grammaire d’un cinéma contemporain du montage ultra-rapide (quand son passé défile avant d’entrer dans l’arène) à la caméra à l’épaule (pendant la corrida). Le son est aussi utilisé avec toutes les ressources de la technologie moderne, donnant un formidable relief à la très belle partition d’Alfonso de Vilallonga.

Ce brillantissime exercice de style suffirait à notre bonheur, mais Pablo Berger ne se contente de délivrer une jolie chose, il explore avec intensité la relation fille-père sous l’angle de la transmission. Que veut-il transmettre à son enfant. L’amour du beau geste, du style, en l’occurrence. Pablo Berger est assurément un "Artist".

Réalisation, scénario : Pablo Berger. Musique : Alfonso de Vilallonga. Image : Kiko de la Rica. Avec Maribel Verdú, Daniel Gimenez-Cacho, Ángela Molina 1h 44.