Un matin, un train

En tournée à Calais, une comédienne prend le train pour Paris, tôt le matin. Elle a une audition à 9 h 30. Le wagon est quasi vide. Dans sa ligne de mire, un homme poivre et sel, séduisant. Lui aussi la regarde mais quand elle ne le regarde pas (mais qu’elle le sait). Elle essaie de dormir un peu. Tiens, il a disparu ? Non, il téléphone entre deux voitures. Le train entre gare du Nord, l’homme fait un mouvement pour lui demander le chemin vers l’église Sainte-Clotilde. C’est un Anglais. Damned, un navetteur s’interpose avec sa science du plan de la RATP. Foutu, elle disparaît en jetant un ultime regard. Il n’a pas l’air de la chercher

Fernand Denis

En tournée à Calais, une comédienne prend le train pour Paris, tôt le matin. Elle a une audition à 9 h 30. Le wagon est quasi vide. Dans sa ligne de mire, un homme poivre et sel, séduisant. Lui aussi la regarde mais quand elle ne le regarde pas (mais qu’elle le sait). Elle essaie de dormir un peu. Tiens, il a disparu ? Non, il téléphone entre deux voitures. Le train entre gare du Nord, l’homme fait un mouvement pour lui demander le chemin vers l’église Sainte-Clotilde. C’est un Anglais. Damned, un navetteur s’interpose avec sa science du plan de la RATP. Foutu, elle disparaît en jetant un ultime regard. Il n’a pas l’air de la chercher

Bon, faut trouver de l’argent maintenant. Et Mister Cash refuse obstinément de lui en donner, car elle a dépassé la limite autorisée. Tiens, c’est pas notre Anglais cherchant la ligne 4 ? Elle le suit. Non, finalement, elle prend le chemin de son appartement. Son Antoine n’est pas là. Le temps de passer à la banque. Sa conseillère n’est pas là non plus. Pas d’argent, donc. Et pas de GSM, non plus, il est plat et le chargeur est resté à Calais. Juste le temps d’arriver en retard à l’audition. De jouer deux fois la scène. De se rendre compte qu’on cherche une plus jeune.

Antoine est toujours sur messagerie. Et l’Anglais trotte toujours dans sa tête. Direction église Sainte-Clotilde, ça lui apprendra à ne pas décrocher. Il y a du monde sur le parvis. C’est un enterrement. Elle l’aperçoit. Lui aussi. Sa tête ! Un bout de conversation s’engage. Ça sent la gêne, puis l’eau de boudin. Elle s’en va. Revient sur ses pas. Maintenant, c’est lui qui va de l’avant. Elle a honte. Il lui raconte une anecdote : le moment de honte de son enfance.

"Le temps de l’aventure" est en somme le cliché du film français, l’exercice basique imposé : un homme, une femme, un regard. Ou plutôt une femme, un homme, un regard. On ne la quitte pas d’une scène, sauf l’avant-dernière. Elle nous intrigue : mais qu’est-ce qu’elle fait, qu’est-ce qu’il lui arrive ? Elle nous stresse : si elle continue à rater chaque train, elle va planter sa troupe à Calais. Elle nous fait entendre sa musique intérieure : la corde tendue d’un violon mélancolique, lyrique, désaccordé. Elle nous fait bien rigoler : faut la voir s’envoyer des skuds avec sa sœur. Elle nous bluffe par son audace, à moins qu’il s’agisse d’un moment de flottement, un jour sans (qui s’avère néanmoins bien rempli).

Si vous n’aimez pas Emmanuelle Devos, changez de quai. Vous l’aimez un peu, beaucoup, à la folie ? Alors, elle va monter d’un cran. Dès la première scène, elle hypnotise rien qu’avec sa nuque - comme Olivier Gourmet -, celle d’une comédienne au moment de faire le grand saut sur la scène. Il faut voir la séquence de l’audition, un moment d’anthologie, deux interprétations d’un même texte banal. On a envie d’applaudir. Et puis, alors qu’elle semble désorientée, comme une souris de laboratoire, on s’aperçoit qu’elle nous guide vers le mystère féminin, à la découverte de la vérité des êtres.

Film après film, Jérôme Bonnell augmente son expertise dans ce genre d’exploration, dans la lignée d’un Stéphane Brizé ("Je ne suis pas là pour être aimé", "Quelques heures de printemps"). Sans prétention, sans prise de tête, dans un cadre dépouillé, il se charge de créer une atmosphère. Il reste alors aux acteurs de donner de la chair, de la substance, de l’épaisseur, de forcer le cliché de la situation pour faire de cette midlife crisis d’un jour, de bluette, un authentique thriller existentiel.

Réalisation, scénario : Jérôme Bonnell. Avec Emmanuelle Devos, Gabriel Byrne, Gilles Privat 1h45.

Lire l’entretien avec Emmanuelle Devos en pages 40-41 de "La Libre Belgique".