La science des rêves

Il fallait probablement le réalisateur de "La science des rêves" pour mettre en image le surréaliste "L’Ecume des Jours" de Boris Vian. Michel Gondry n’a jamais caché son admiration pour le romancier. Les premiers clips qu’il a réalisés pour Björk, notamment, sont tous imprégnés de la même fantaisie.

Alain Lorfèvre

Il fallait probablement le réalisateur de "La science des rêves" pour mettre en image le surréaliste "L’Ecume des Jours" de Boris Vian. Michel Gondry n’a jamais caché son admiration pour le romancier. Les premiers clips qu’il a réalisés pour Björk, notamment, sont tous imprégnés de la même fantaisie.

Le premier quart d’heure de "L’Ecume des Jours" est à cet égard une totale réussite, transposition à l’écran de la même fantaisie débridée. Tout commence sur la musique de "Take The "A" Train", de Duke Ellington, comme dans le roman. Dans sa salle de bains, Colin (Romain Duris) se taille les paupières en biseaux, il perce le fond de sa baignoire avec une foreuse pour en vider l’eau, la sonnette de l’appartement se décroche du mur. Nicolas (Omar Sy), le cuisinier-avocat, dialogue avec le grand cuisinier Jules Gouffé (Alain Chabat) par télévisieur interposé, et la souris (Sacha Bourdo) s’active d’un bout à l’autre des lieux, L’univers de Vian émerge du cerveau inventif de Gondry à chaque plan, dans chaque accessoire

Le scénario, écrit par le producteur du film, Luc Bossi, reste globalement fidèle au roman. Menant une vie aisée et oisive avec son ami Chick (Gad Elmaleh), Colin veut trouver comme celui-ci l’amour. Il se présente sous les traits de Chloé (Audrey Tautou). Coup de foudre lors d’une danse en apesanteur (sur "Chloé", de Duke Ellington, encore), amour, mariage Pour aider Chick, collectionneur de tout ce qui a trait au philosophe Jean-Sol Partre (Philippe Torreton), Colin lui prête de l’argent. Début de la déchéance sociale qui s’accentue lorsque Chloé tombe malade - elle a un nénuphar qui lui pousse sur le poumon.

De retour en son pays, après un détour par les Etats-Unis qui l’a vu passer d’un extrême (le blockbuster de studio à effets spéciaux "Le Frelon Vert") à l’autre (le film indépendant avec acteurs amateurs, "The We and The I", malheureusement inédit en Belgique), Gondry revient à ses amours avec un film à cent pour cent onirique et à 80 % fabriqué avec des effets spéciaux mécaniques - de la simple rétroprojection de la souris dans le décor au délirant pianocktail, en passant par les voitures sans queue ni tête, ou un vrai nuage porté par une vraie grue d’un bout à l’autre de Paris.

Un Paris intemporel qui n’est pas celui de l’après-guerre revisité par Vian, plutôt celui du béton et de la bagnole né sous Pompidou, où courent des CRS échappés de Mai 68, où Jean-Sol Partre multiplie les meetings, où les curés font leurs sermons dans des fusées, où l’on creuse un trou aux Halles (belle coïncidence avec le nouveau qui a bien servi le tournage)

Au milieu de ces délires visuels, les personnages et les acteurs se perdent parfois un peu. Le défi était de rendre consistant Colin, observateur un peu effacé du roman, et sa Chloé, objet idéalisé dans la première partie, malade immobilisée dans la seconde. Romain Duris et Audrey Tautou sont un bon choix - chacun arrivant avec son énergie et son charme pour incarner ses silhouettes un peu éthérées. Et tant pis pour la blondeur de la seconde. Le reste du casting - Omar Sy, Gad Elmaleh en Chick ou Philippe Torreton - fait œuvre utile. Mais tous se font régulièrement voler la vedette par la Gondry’s Touch. Il y a pourtant de beaux moments de poésie : la balade en nuage au-dessus de Paris, le ballet aquatique de Colin et Chloé, les funérailles. Le spectateur, lui-même sous l’émerveillement enfantin pour les gadgets ou les idées décoiffantes, en oublie parfois de suivre l’histoire, noyé par l’écume du génie.

Réalisation : Michel Gondry. Avec Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy, Gad Elmaleh, 2h05.

Entretien avec Romain Duris dans La Libre Belgique de ce jour.