Un peu de stress sous les paillettes

Le Festival de Cannes débute ce 15 mai. Le cinéma est à la fête pendant douze jours. La France peut se réjouir de son rôle pivot. Mais l’industrie commence à affronter les effets de l’austérité.

Alain Lorfèvre
Un peu de stress sous les paillettes
©Photo News

Le tapis rouge est déroulé sur les vingt-quatre marches du Palais des Festivals et chacun a préparé ses plus beaux atours pour les gravir. Cannes, c’est la fête annuelle du cinéma, le meilleur du Septième Art, douze jours de réjouissance et de congratulations pour tous les professionnels. Quoiqu’international, le Festival de Cannes est l’occasion de défendre une certaine conception européenne du cinéma - voire très française (lire aussi "Cannes : festival du cinéma français ?" en Libre Culture). Mais "il y a beaucoup de nuages qui planent sur le financement du cinéma de manière globale et internationale", a indiqué à l’Agence France Presse Eric Garandeau, président du Centre National du Cinéma français.

Moins d’argent,plus de coproductions

Si on analyse la liste des films en compétition, on constate que près d’un tiers sont signés par des réalisateurs français. Mais la moitié a aussi été coproduite en France. De même, dans le top 20 des films européens de 2012, dix très exactement ont été produits ou coproduits en France. Cette dominante hexagonale s’explique par la force du modèle français de financement du cinéma ainsi que par l’augmentation des coproductions internationales alors que les aides publiques subissent des coupes importantes dans plusieurs pays européens.

Le total de l’aide fournie par les États membres au secteur cinématographique est estimé par l’Obsertavoire européen de l’audiovisuel à trois milliards d’euros par an (deux tiers en aides directes, un tiers via des incitants fiscaux). Ce financement est alloué par l’intermédiaire de plus de six cents régimes d’aides nationaux, régionaux et locaux.

Ces différents mécanismes, qu’ils soient publics ou privés, sont menacés par l’effet conjugué de la crise économique (et des politiques d’austérité qui ne cessent de se multiplier) et des futures nouvelles négociations commerciales entre les Etats-Unis et l’Europe. Selon le bilan 2012 dressé par l’Observatoire européen de l’audiovisuel, le budget moyen a chuté dans la plupart des principaux pays de production.

Baisse de la fréquentation

Plusieurs cinématographies européennes sont frappées de plein fouet par les conséquences de l’austérité. Le cas de l’industrie du cinéma espagnol, qui souffre déjà traditionnellement du piratage, est symptomatique. Le budget espagnol des aides publiques au cinéma, qui s’élevait à 123 millions d’euros en 2010, est tombé à 55 millions en 2013. Même situation au Portugal où, malgré des prix remportés par le cinéma national ces deux dernières années au Festival de Berlin, les aides à l’écriture, à la production et à la distribution ont été suspendues en 2012. Les modèles de financement sont aussi mis à mal par la baisse moyenne de fréquentation en Europe (-2,2 % en 2012) alors que les entrées des films européens ont du mal à passer le seuil des 30 % de part de marché.

L’exception culturelle est en outre menacée dans la perspective des prochaines négociations d’un nouvel accord commercial entre l’Union Européenne et les Etats-Unis. La culture - ou, du moins, certaines de ses productions, comme les œuvres audiovisuelles - pourrait bien entrer dans le champ de celui-ci. Les professionnels européens ont lancé une pétition visant à faire exclure l’audiovisuel du champ des négociations. Mais il n’est pas du tout acquis que la Commission européenne les suivra sur cette ligne. Les réalisateurs européens et les quinze fonds d’aide publique ont lancé une pétition pour préserver l’exception culturelle ("La Libre du 24/04, http://bit.ly/15GAV1G).

Un secteur de 17 milliards d’euros

Entre les tenants du financement public du cinéma, qui risque d’engendrer des œuvres confinées aux Festivals mais ne touchant pas ou peu le public, et la seule loi du marché, il existe un équilibre que le système de financement français du cinéma avait trouvé (tout comme les institutions belges depuis la fin des années 1990). Les tenants de ce modèle, frappé par la crise et remis en cause au plus haut niveau un peu partout en Europe, se démènent ces temps-ci pour rappeler qu’il s’agit d’un secteur économique porteur : selon les estimations du Conseil de l’Europe, il représente quelque dix-sept milliards d’euros. On estime à plus d’un million le nombre de professionnels actifs en Europe dans le cinéma. En 2012, l’industrie européenne du cinéma a produit 1 299 longs métrages, près d’un tiers de plus qu’aux États-Unis, autant qu’en Inde. Le cinéma européen aura-t-il la gueule de bois au lendemain de la fête cannoise ?

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