Steven Spielberg président

Le jury du 66e Festival de Cannes est confié à une icône du 7e Art. Révélé par la critique avant d’incarner le cinéma commercial, le réalisateur fédère les amateurs de pop-corn et de films d’auteur. Chacun a son Spielberg préféré !

Fernand Denis, envoyé spécial à Cannes
Steven Spielberg président
©Photonews

Si les spectateurs du monde entier devaient élire un président du cinéma, Spielberg ferait figure de favori. Son nom est aujourd’hui synonyme de cinéma. Non seulement il est universellement connu, mais depuis des décennies il en est une des personnalités les plus puissantes, à la fois comme réalisateur de quelques-uns des plus grands succès de tous les temps - "Les Dents de la mer", "E. T.", "Indiana Jones" - et comme producteur aux commandes du studio Dreamworks.

Dès ses débuts, il est adoubé par la critique européenne, "Duel" suscite l’enthousiasme en 1971 et "Sugarland Express" est récompensé d’un Prix du scénario à Cannes en 74. Mais ensuite, il va devenir en quelque sorte l’antéchrist, le réalisateur commercial par excellence. En mal de reconnaissance, il va alors alterner films de divertissement et films sérieux, films pour enfants et films pour adultes.

S’il a divisé pendant les années 80-90, Spielberg est aujourd’hui un cinéaste consensuel, respecté par tout le monde pour son exceptionnel savoir-faire de conteur et pour le cœur de son œuvre : l’enfant. L’enfant qui découvre le monde et dont sa caméra aime tant aller chercher le regard, et puis l’enfant qui subsiste dans chaque adulte.

Rêver tout éveillé

La jeunesse de Spielberg est celle d’un enfant nomade, de Cincinnati en Ohio - où il est né en 1947 - jusqu’en Californie où sa mère s’installe en 1964, en passant par le New Jersey et l’Arizona. "Je n’étais pas souvent avec mes trois sœurs, mais je ne me sentais pas seul car je m’amusais avec des personnages imaginaires. Je m’enfermais dans ma chambre, je faisais mes devoirs et je rêvais à des histoires tout éveillé."

S’il s’enferme dans sa chambre, c’est aussi qu’il a peur de sortir. Il se sent mal dans sa peau. Son physique l’embarrasse, la vie de famille aussi avec ses parents qui se disputent. Ils finiront par divorcer et ses films seront plein de pères disparus, d’enfants perdus comme dans "L’Empire du soleil" ou refusant de grandir dans "Hook" d’après Peter Pan, son héros préféré.

Son plus vieux souvenir, c’est son père qui l’emmène à la synagogue de Cincinnati. La lumière, les chapeaux noirs, les longues barbes, l’éclairage du sanctuaire où trône une reproduction de la Torah l’impressionneront. On peut s’en rendre compte dans "Indiana Jones". Son premier film, il le réalise à 12 ans dans le cadre d’une troupe scoute avec la caméra 8 mm offerte par son père. A 13 ans, il gagne un concours national avec un autre film de guerre. A 16 ans, il écrit, produit et réalise un premier long métrage de 140 minutes : "Firelight".

Elève en section cinéma de l’université d’Etat à Long Beach - après avoir été refusé à l’université de Californie du Sud où étudie Lucas - Spielberg apprend vraiment son métier au moyen d’une petite combine qui le fait passer pour un employé des studios Universal. Il se promène sur les plateaux, regarde travailler les équipes, fréquente assidûment les salles de montage et finit par décrocher un contrat de réalisateur télé. A 22 ans, il doit diriger Joan Crawford dans un pilote de 30 minutes. La star est embarrassée par ce réalisateur qui a l’air d’un gamin, acné compris. Elle refuse même d’être photographiée avec lui. Elle était loin d’imaginer que quelques décennies plus tard, les gens se seraient interrogés en découvrant le document : "Qui est cette femme à côté de Spielberg ?"

Le premier blockbuster

Si "Duel" (1971), son premier film, témoigne d’une maîtrise stupéfiante de la mise en scène dans un cadre minimaliste, une voiture et un camion, celui qui va lancer sa carrière, le tout premier blockbuster, est un requin semant la panique dans une petite cité balnéaire de la côte Est. Richard Dreyfuss joue le spécialiste en squales appelé à l’aide par les autorités locales. Il n’est pas le tombeur riche et brillant décrit par le roman mais un petit bonhomme pas franchement sexy mais au langage incisif.

En quelque sorte, Spielberg déménage le héros dans son propre univers, celui de la petite classe moyenne des faubourgs dans laquelle il a grandi. Et quand un producteur met Paul Schrader et Steven Spielberg ensemble pour développer un sujet sur la première rencontre entre des hommes et des extraterrestres, leurs opinions divergent très vite sur un point essentiel. Pour Schrader, celui qui établira le contact est un intellectuel d’âge moyen. Pour Spielberg, c’est un type ordinaire, un électricien par exemple. Schrader s’emportera en disant : "On ne va pas envoyer comme exemple de l’intelligence humaine un type qui mange tous les jours chez McDonald’s". Mais c’est exactement ce type-là que Spielberg veut expédier. L’élu - toujours Richard Dreyfuss - n’est pas sans rappeler son père dans une scène directement inspirée de son plus merveilleux souvenir d’enfance. Une nuit, son père l’a réveillé à deux heures du matin pour l’emmener voir un spectacle extraordinaire qu’il ne devait jamais oublier. Ils ont roulé jusqu’à un champ où des centaines de personnes étaient couchées sur des couvertures en train de regarder le ciel avec des jumelles. Steven s’est allongé à côté de son papa et ensemble ils ont observé des dizaines d’étoiles filantes. Depuis ce moment, il n’a cessé de penser qu’il devait y avoir une vie ailleurs et qu’il serait formidable d’être visité ou d’aller la visiter.

Après celui des "Dents de la mer", le succès de "Rencontres du troisième type" (1977) irrite l’establishment hollywoodien, qui le snobe aux Oscars. En attendant, il fait ce qu’il veut, comme inventer un nouveau héros qui ressemblerait à ceux de la télé de son enfance. Le genre aventurier des mines du roi Salomon, en blouson de cuir, mal rasé, assez macho, déterminé à finir le travail, par la violence s’il le faut. Nouveau succès.

La trentaine bien entamée, Spielberg n’en finit pas de se débattre avec les sentiments violents qui ont marqué son adolescence : la peur du noir, la déchirure du départ du père, la sensation d’être différent et exclu, le réconfort auprès d’amis invisibles. Ces éléments vont trouver une expression visuelle et universelle dans "E. T." (1982). S’il existe dans toute la filmographie de Spielberg un personnage auquel il s’identifie, c’est définitivement Elliot.

Malgré ce nouveau triomphe planétaire, Steven Spielberg n’est toujours pas bien dans sa peau. Méprisante, jalouse, la profession refuse toujours l’Oscar à ce réalisateur pour "teenagers". Alors, pour se donner un profil intellectuel, il adapte un best-seller littéraire "La Couleur pourpre" (1985), l’histoire d’une jeune femme noire du Sud brutalisée par son mari. Sans grand effet.

C’est finalement dans sa propre enfance qu’il trouvera le sujet qui va le libérer et décoller toutes les étiquettes. Jamais, il n’a oublié cet oncle qui lui a appris à compter en utilisant les chiffres tatoués sur son bras à Auschwitz. Quand il voit un documentaire consacré à Oskar Schindler, un patron allemand qui sauva des juifs, ce souvenir rejaillit et il se sent mûr pour aborder ce thème.

En y regardant de plus près, ce thème, il n’a cessé de le décliner, c’est celui du monstre. Un monstre de fantaisie en forme de requin ou de velociraptor dans "Jurassic Park" (1993). Cette fois, le monstre est authentique : l’homme capable du mal absolu, l’Holocauste.

Fini, le "wonder boy", l’habile faiseur, l’enfant prodige, cette fois le doute est levé : Steven Spielberg est un artiste. Et Hollywood le célébrera comme tel sous une pluie d’Oscars. Depuis, sa filmographie n’est pas devenue moins schizophrène : il met aussi bien en scène "Tintin" et "Indiana Jones" que des pages d’histoire. Son goût pour la Deuxième Guerre mondiale, d’"Il faut sauver le soldat Ryan" à "Band of Brothers", lui vient sans doute des récits de son père, ayant combattu en Birmanie. Cette passion qui va de "Lincoln" à "Munich" en passant par le "Cheval de guerre" ("War Horse") de 14-18 est désormais équivalente à celle pour la science-fiction. Car il ne se détourne pas du genre même s’il met désormais davantage de noirceur dans les images de "Minority Report" ou de "A. I." ("Intelligence artificielle") - ce film qu’avait imaginé pour lui Stanley Kubrick, une autre icône du 7e Art.

Tous les détails: ici.