"Le passé", thriller familial

A Roissy, ils ont l’air content de se revoir. Elle l’observe tendrement en train d’attendre sa valise. Elle enlève l’attelle de son poignet pour être plus séduisante, son regard est tendre. Mais dans la voiture qui file vers Paris, le ton monte déjà un peu.

Fernand Denis

A Roissy, ils ont l’air content de se revoir. Elle l’observe tendrement en train d’attendre sa valise. Elle enlève l’attelle de son poignet pour être plus séduisante, son regard est tendre. Mais dans la voiture qui file vers Paris, le ton monte déjà un peu.

Normal, il arrive de Téhéran pour passer devant le juge qui scellera leur divorce après quatre ans de séparation. Il ne comprend pas pourquoi elle ne lui a pas réservé d’hôtel, pourquoi elle le ramène à la maison. Ils passent par le lycée pour prendre la "grande". Trop tard, elle a déjà filé. "Ça fait des semaines qu’elle rentre juste pour dormir", lui dit-elle.

Arrivé devant le pavillon de banlieue, il met un moment à rentrer. Blocage psychologique ? Non, le plaisir de regarder la petite jouer dans le jardin, sans être vu. Ni la grande ni la petite ne sont ses filles, mais il a été leur "papa" pendant des années, il les a vues grandir. Si son ex-femme l’a ramené à la maison, c’est pour qu’il parle à la grande, pour savoir ce qu’elle a dans la tête.

Dans la tête de l’adolescente, il y a le refus de voir sa mère se marier pour la troisième fois, de voir un nouvel homme s’installer pendant quelques années avant de partir lui aussi. Comme il vit déjà là avec Fouad son petit garçon, elle s’organise pour ne pas les voir, elle rentre juste pour dormir.

Partant du divorce, l’auteur de "Une séparation" nous amène sur le terrain de la famille recomposée, une suite logique en somme, mais si le passé les rattrape, ce n’est pas leur passé qui est mis en scène. En fait, Ahmad, l’ex-mari, se retrouve en charge d’une enquête digne d’un film policier avec cadavre dans le placard. Il est le héros malgré lui d’un authentique thriller familial où chaque conversation prend des allures d’interrogatoire. En attendant de trouver ce qui fera baisser la tension, stoppera la crise de nerfs; chaque nouvelle information le force - et le spectateur avec lui - à regarder les faits sous un autre angle, à reconsidérer la situation selon une nouvelle perspective depuis qu’un protagoniste apparaît sous un tout autre profil. L’enquête épluche la situation comme un oignon, mettant l’âme de chacun à nu, alors qu’on s’approche du cœur du problème.

Asghar Farhadi est-il en train de devenir le nouveau Bergman ? La fluidité de sa mise en scène, l’emploi des métaphores (une marche arrière en voiture, un siphon d’évier bouché, une maison en travaux), la capacité à disséquer les relations humaines: son talent est ahurissant. Il isole notamment un rouage dangereux, à l’origine de tant de malentendus : la capacité de tout un chacun de se construire un scénario pour expliquer une situation à partir de bribes d’informations.

Mais si l’auteur des "Fraises sauvages" s’intéressait à l’incommunicabilité au sein du couple, Farhadi étudie plutôt la famille au microscope. Particulièrement les enfants et le poids dramatiquement lourd que les décisions des adultes font peser sur leurs épaules. Et comme le réalisateur suédois, le cinéaste iranien est universel. C’est à peine qu’on remarque le changement en passant de "Une séparation" à Téhéran au "Passé" à Paris, tant il se concentre sur ce que les hommes ont en commun.

Sa direction d’acteurs est tout aussi exceptionnelle. C’est d’ailleurs ce que le jury cannois a voulu pointer en décernant le prix d’interprétation à Bérénice Bejo qui n’avait encore jamais atteint une telle densité à l’écran. Toutefois, sa spécialité, ce sont les enfants. Comment oublier la scène de métro du petit Fouad ? Comment ne pas ressentir le poids qui brise Pauline Burlet dont Farhadi dévoile le potentiel.

Bref, on sort de ce thriller familial avec un sentiment merveilleux, celui d’avoir vu un très grand film, d’être un peu différent de ce qu’on était quand on est entré.

Réalisation, scénario : Asghar Farhadi. Image : Mahmoud Kalari. Montage : Juliette Welfling. Avec Bérénice Bejo, Tahar Rahim, Ali Mosaffa, Pauline Burlet 2h10.

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