Moi, Anwar, bourreau et assassin

Imaginez un documentaire où un criminel de guerre nazi aurait mis en scène devant la caméra ses crimes perpétrés durant la Seconde Guerre mondiale A peu de chose de près, c’est ce que Joshua Oppenheimer filme dans "The Act of Killing". Si la méthode est contestable, le réalisateur a au moins le mérite de délaisser la prétendue objectivité du documentariste pour assumer cette vérité souvent hypocritement négligée : la caméra d’une équipe de tournage influe toujours sur le comportement de ceux qui sont filmés.

Alain Lorfèvre

Imaginez un documentaire où un criminel de guerre nazi aurait mis en scène devant la caméra ses crimes perpétrés durant la Seconde Guerre mondiale A peu de chose de près, c’est ce que Joshua Oppenheimer filme dans "The Act of Killing". Si la méthode est contestable, le réalisateur a au moins le mérite de délaisser la prétendue objectivité du documentariste pour assumer cette vérité souvent hypocritement négligée : la caméra d’une équipe de tournage influe toujours sur le comportement de ceux qui sont filmés.

D’autre part, Oppenheimer part d’un constat élémentaire : l’histoire est écrite par les vainqueurs. Et en Indonésie, ce sont des assassins de masse. En 1965, suite à une tentative de putsch manqué, des groupes paramilitaires se lancent dans l’élimination de tout qui est soupçonné d’être communiste. Entre un demi-million et un million de personnes seront torturées et massacrées en un an, avec la bénédiction du pouvoir. Les auteurs de ces massacres sont aujourd’hui encore célébrés comme des héros nationaux. Pancacila, un groupe paramilitaire qui revendique trois millions d’affiliés, tient des meetings de masse avec l’aval des autorités. "Relax and Rolex" est le mantra de leur leader

S’étant d’abord intéressé à ceux tentant, difficilement, de recréer des syndicats dans un pays où ils ont été interdits jusqu’en 1999, Oppenheimer a pressenti qu’il devait consacrer un film à la mémoire tronquée de ces exécutions de masse. Sous haute surveillance, faute de pouvoir filmer les victimes, il s’est tourné vers les bourreaux. Il lui aura fallu en rencontrer quarante avant d’être confronté à Anwar Congo. Sous ses airs de Nelson Mandela, c’est un tueur respecté qui revendique plus de mille exécutions de ses propres mains.

Au début du film, on voit Anwar sur une terrasse où il a tué plusieurs opposants. Il rejoue la scène, explique avec précision comment garroter un être humain "proprement" ("tuer de manière humaine" est le slogan des bourreaux). Puis, il explique que l’alcool, la drogue et la danse l’aidaient à affronter les monstruosités qu’il commentait. Et Anwar d’exécuter devant la caméra un pas de cha-cha-cha, le sourire aux lèvres. "C’est un homme joyeux", dit un proche

Dans le sillage d’Anwar, gravitent d’autres bourreaux, fanfarons, parfois vulgaires, toujours menaçants. Ils sont si sûrs de leur impunité qu’ils ne craignent pas d’être filmés en train de racketter des commerçants chinois. S’ils se livrent, c’est parce qu’il faut que les générations futures sachent comment ils ont éradiqué le péril rouge. Et ses amateurs de cinéma populaire américain proposent bientôt à Oppenheimer de tourner un film inspiré de leurs "exploits". Le réalisateur accepte. Ce qui suit ressemble à une faute éthique, fera immanquablement débat au sein de l’école documentaire. Oppenheimer s’y prête au jeu d’une sinistre mascarade.

Certes, Rithy Panh avait, dans son mémorable "S21, la machine de la mort Khmer rouge", amené lui aussi un bourreau à mimer les actes de tortures qu’il avait perpétrés. Mais les castings, les répétitions, les maquillages jettent un voile de trivialité sur la terrible réalité historique Sauf que Sauf que, bientôt, l’un des amis d’Anwar, Adi Zulkadry, prend conscience que montrer les tortures et les exécutions pour ce qu’elles étaient mettra à mal la mythologie nationale : c’étaient les communistes qui étaient censés être cruels.

Sous la mise en scène grotesque, "The Act of Killing" révèle en filigrane ce qu’est l’Indonésie : une farce démocratique, un Etat amnésique, où un candidat à un mandat électoral explique sans fard comment il touchera ses pots-de-vin une fois élu, où une animatrice de télévision invite le public à applaudir ceux qui "ont mis au point un système efficace pour exterminer les communistes". Au début du film, les événements de 1965 sont rappelés sur un fond d’enseignes publicitaires : comme les mafieux du "Parrain" de Coppola, les tueurs-voyous et leurs protecteurs croient en l’Amérique, en l’ultralibéralisme, et rappellent ad nauseam que "gangster" - le terme par lequel ils se désignent - signifie "homme libre".

Werner Herzog - dont tout un pan du cinéma interroge la folie meurtrière, jusque dans ses remarquables entretiens dans les couloirs de la mort aux Etats-Unis - a coproduit "The Act of Killing". On comprend pourquoi dans le dernier quart d’heure. L’assurance d’Anwar se fissure. Le masque tombe. Quand le bourreau se voit soudain à la place de ses victimes et entrevoit leur souffrance, la séquence est sidérante. Lorsqu’il retourne ensuite sur la terrasse des tortures du début, le malaise qui nous étreint alors est double. Car on ressent soudain de la pitié pour un assassin hanté depuis un demi-siècle par ses actes.

Réalisation : Joshua Oppenheimer. 1h59.