A Late Quartet : Le 14e quatuor

Quand l’avenir des membres d’un quatuor ne tient qu’à une corde et à Beethoven

Fernand Denis
A Late Quartet : Le 14e quatuor

"Tu n’es pas dans le vibrato", dit le premier violon à son collègue. Le violoncelliste reprend, mais toujours pas dans le bon vibrato. Pas grave, on reporte la répétition de reprise à la semaine prochaine. Inquiet, le musicien consulte et le médecin y voit un des premiers symptômes de la maladie de Parkinson.

Ce n’est pas un vibrato, c’est une fissure. Ce prestigieux quatuor, c’était du solide: plusieurs tours du monde, 25 ans d’existence, 3 000 concerts. Un vibrato manqué, et c’est une brèche dans laquelle s’engouffrent ego, rancœur, frustration, doute, désir, bref, tout ce qui s’est accumulé en un quart de siècle et qu’on a refoulé, étouffé, comprimé dans l’intérêt supérieur de la musique et de la réalisation commune.

Un vibrato manqué, la perspective du départ d’un des membres, et ce sont des pans de l’édifice qui s’écroulent, dévoilant ses tensions internes. Soit un violencelliste brisé par la mort de sa femme. Un premier violon obsédé par la perfection jusqu’à laisser la musique l’envahir totalement au point de perdre le contact avec l’humanité. Un second violon frustré d’être à jamais dans l’ombre du premier, de sacrifier son talent pour mettre celui des autres en valeur. Et une alto dans les cordes de sentiments, écartelée entre celui qui partage sa vie, celui qu’elle admire, celui qu’elle aime (comme un père).

Jane Campion nous avait donné une "Leçon de piano". Yaron Zilberman propose une master class de musique de chambre autour du quatuor à cordes n°14 opus 131 de Beethoven. C’est l’avant-dernière composition du compositeur, elle comporte sept mouvements au lieu des quatre habituels et, surtout, elle doit être jouée d’une traite, sans interruption, sans possibilité, donc, de s’accorder pendant les pauses, ce qui crée une stimulante pression sur les musiciens.

C’est l’œuvre parfaite pour accompagner l’histoire d’un quartet en train de se désaccorder humainement. Une œuvre qui en apprend autant sur l’art que sur les hommes. Ainsi, c’est ce quatorzième quatuor que les amis de Schubert ont interprété cinq jours durant à son chevet, car c’était la dernière chose qu’il voulait entendre avant de quitter la terre.

Quand on écoute des musiciens de haut niveau, confrontés à une telle partition, on a le sentiment qu’ils vivent dans un autre univers, qu’ils expérimentent une quatrième dimension à laquelle le concert nous permet d’accéder par moments. Mais bien qu’ils côtoient le sublime, ces musiciens n’en restent pas moins des humains, et leur vie tient parfois du soap opera.

Un film qui met en scène de pareils virtuoses ne pouvait être incarné que par des pointures de l’art dramatique. Mark Ivanir tient la note face au maestro Philip Seymour Hoffman, à la vibrante Catherine Keener et un Christopher Walken sublime. Tout en intériorité, il est un authentique violoncelle vivant, d’une grande élégance morale, d’une pudeur quasi obséquieuse, d’une émotion désentimentalisée.

Ce deuxième long métrage de Yaron Zilberman, révélé par "Watermarks", est à la hauteur de son double sujet. Musical, d’une part, l’approche passionnante d’une œuvre clé et du travail des interprètes. Humain, d’autre part, dans l’exploration du rapport de l’individu avec le groupe, du "je" avec le "nous".

Fernand Denis

Réalisateur, sécnario : Yaron Zilberman. Image : Frederick Elmes. Avec Catherine Keener, Christopher Walken, Philip Seymour Hoffman, Mark Ivanir, Imogen Poots… 1 h 45.