Gilles Lellouche, de Gibraltar à Bruxelles

Dans “Gibraltar” qui sort mercredi, Gilles Lellouche incarne un “aviseur”, joli nom pour désigner une balance, un indic qui va réellement découvrir le sens de la raison d’Etat. Le comédien entame cette semaine “La French”, un polar tiré lui aussi d’une l’histoire vraie, celle qui opposa dans les années 70 le fameux caïd Gaëtan Zampa au juge Michel. Rencontre.

Fernand Denis
Gilles Lellouche, de Gibraltar à Bruxelles
©D.R.

D’ici septembre 2014, Gilles sera la tête d’affiche de cinq films. Il doit encore tourner “La French” de Cédric Jimenez, mais les quatre autres sont dans le tube : “100 % cachemire” de Valérie Lemercier, “Mea Culpa” de Fred Cavayé, “La Justice ou le chaos” de Vincent Garenq, et “Gibraltar” de Julien Leclercq. C’est en sortant du studio de Pascale Clark sur France Inter que nous avons rencontré cet homme pressé mais souriant, disponible, généreux et attachant. Dans “Gibraltar”, il incarne un Français, patron d’un bar à Gibraltar cerné par les dettes. La douane française propose de lui venir en aide, à condition de laisser traîner ses grandes oreilles parmi ses clients. Tout renseignement pouvant permettre d’intercepter une cargaison de drogue pouvant lui rapporter 10 %. Une fois le doigt dans l’engrenage, il va perdre le contrôle de son existence ; une histoire vraie qui s’est déroulée dans les 80.

On apprend du vocabulaire dans “Gibraltar”, “aviseur”, par exemple ?

Je ne connaissais pas non plus. C’était même le titre au début, mais cela faisait un peu trop film avec Charles Bronson. Disons que c’est un terme chic pour désigner une balance, un indic plutôt, une sorte de mouchard, d’espion. C’est un type qui rate tout ce qu’il entreprend, qui supporte de plus en plus mal l’échec et qui imagine que ce job va lui permettre de refaire sa vie. Il n’est pas dans la réflexion, il est dans l’action et il ne pèse pas les conséquences. Il est ordinairement impliqué dans quelque chose qui est extraordinaire.

Etant donné le sujet – le trafic de drogue – et le metteur en scène Julien Leclercq qui a réalisé “L’Assaut”, on s’attendait à un film d’action.

Et ce n’est pas un film d’action, c’est un film plus proche de ceux des années 70, style Sydney Pollack. On est dans un thriller, un polar psychologique, pas dans un polar tout court.

Un polar qui dénonce aussi la raison d’Etat, notamment sous Mitterrand au temps du “Rainbow Warrior” et des “Irlandais de Vincennes”.

Oui, l’histoire de Marc Fiévet est authentique. Comment une institution, comment la douane a-t-elle pu acheter de la drogue, la revendre, bricoler des opérations en toute illégalité pour se faire un coup de pub aux yeux des médias. Marc Fiévet, qui a inspiré mon personnage, était perdu dans ces petits jeux, quand l’illégalité devient légale dans certaines circonstances mais plus dans d’autres. Quand il s’accorde le droit de transporter une cargaison de cocaïne sur son bateau, il a le sentiment d’être dans la continuité de ce qu’il a fait avec la douane. Il est inconscient et surtout il ne parvient plus à distinguer le bien du mal. Puisqu’un jour on lui dit que le mal est bien et le lendemain que le bien est mal.

Il n’est pas à la hauteur d’un physique qui en impose.

C’est ce que j’ai fait, j’ai beaucoup grossi pour le rôle. Je voulais que le personnage soit épais avec le poids de ses échecs sur les épaules. C’est un ancien chauffeur routier, un type qui a bourlingué, mais il n’impose rien, il ne fait que subir. J’approche souvent physiquement mes personnages. Pour “Thérèse Desqueyroux” de Claude Miller, je m’étais aussi laissé un peu aller physiquement pour jouer un membre de l’aristocratie bordelaise au début du XXe, soit un type qui mange bien, qui boit bien, qui va à la chasse. En revanche, j’avais pris beaucoup de muscles pour le film de Guillaume Canet “Ne le dis à personne”. Ça fait partie des chemins qui me conduisent au personnage. Ça m’aide à m’oublier. Un acteur, c’est un menteur. La personne à qui je mens, c’est à moi-même. Et j’ai besoin d’y croire. A partir du moment où je ne me reconnais pas complètement dans la glace, ça m’aide.

Quels souvenirs gardez-vous de Gibraltar ?

Je ne pense pas que j’y retournerai de sitôt. En soi, cela n’a aucun d’intérêt. Ce gros rocher couvert de petites baraques avec des drapeaux anglais, c’est moche. Ce qui m’a marqué, c’est la côte andalouse, la Costa del sol. Là, j’ai pris la crise financière de plein fouet. Des ponts qui s’arrêtent au milieu d’une rivière, des buildings inachevés, une très grande pauvreté à côté des propriétés de grand luxe avec terrains de polo, golfs des Anglais et des Hollandais qui vivent entre eux. Tous les paradoxes de notre époque matérialiste sur des kilomètres.


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