"Elle s'en va": En voiture, Catherine !

Dans une voiture, Emmanuelle Bercot montre la comédienne comme on ne l'avait jamais vue en 140 films. Catherine Deneuve est au volant d’un road movie, d’abord très à l’ouest.

Fernand Denis
"Elle s'en va": En voiture, Catherine !

Un carrefour désert, des devantures de magasins pétrifiées par les ans, on se croirait dans le "Journal de France", de Raymond Depardon, la France profonde et immobile. Et puis, tout d’un coup, la caméra rentre dans l’image, celle d’un restaurant breton à l’heure du coup de feu. La patronne - Catherine Deneuve - rebondit, comme une bille de billard mécanique, d’une table de clients aux fourneaux, en passant par la caisse tenue par sa mère.

Le soir, dans le calme de la salle de son établissement plongé dans le noir, à la lumière de l’aquarium aux homards, elle donne un peu d’air à ses pieds avant de monter dans l’appartement qu’elle partage avec sa maman. C’est Claude Gensac - Danielle Darrieux n’était pas libre sans doute. Elles ont beau avoir toutes les pas mal de décennies au compteur, cela reste une mère et sa fille. Une mère qui a quelque chose de désagréable à dire à sa fille. Un certain Etienne sort désormais avec une bimbo de 25 ans qui lui a fait une enfant dans le dos. Qui est cet Etienne ? On ne sait pas trop. Mais Catherine accuse le coup. Et le lendemain, sa commande - bouillabaisse et turbot grillé - de la "Six" est suivie d’un "Je reviens". Elle monte dans le vieux break Mercedes doré, et roule ma poule.

Toujours en état de choc. On le voit bien. On voit aussi qu’elle ne sait pas où elle va. Direction clopes. Un dimanche en plein bled, on peut rouler des kilomètres. Et faire des rencontres. Avec des inconnus. Et puis des connus, malheureusement pas tellement, comme son petit-fils.

Emmanuelle Bercot, qu’on connaît un peu comme actrice dans "La classe de Neige", de Claude Miller, comme scénariste de "Polisse", de Maïween, comme réalisatrice de "Clément" et de "Backtage"; Emmanuelle Bercot est sensible aux chroniques adolescentes.

"Elle s’en va" relève d’un tout autre genre, le "road movie", catégorie "on ne sait pas où on va". De fait, "Elle s’en va" dans toutes les directions. D’abord, la route Depardon, la France rurale, celle de "Profils paysans" quand un vieux fermier roule une cigarette à Catherine Deneuve, une scène inouïe. Il faut voir ce film pour cette scène-là, un ovni. Après, c’est forcément difficile de proposer encore quelque chose d’aussi fort. Mais Emmanuelle Bercot a des ressources.

Sur une départementale, elle s’arrête au "Ranch", un dancing populaire. Il y a de l’ambiance, un groupe de femmes l’invite à leur table. Elles, aussi, ont des kilomètres au compteur, elles vident des bières et rigolent fort, parce que si elles pensaient à leur maman placée en maison de retraite, elles auraient envie de pleurer. Catherine Deneuve ne devrait pas boire tant de Daïquiris.

Elle attendra le lendemain pour reprendre le volant et les événements comme ils viennent, comme accepter de conduire son petit-fils chez son grand-père.

Une traversée de la France d’Est en Ouest sur des chemins d’écolier - l’autoroute la stresse -, une traversée de la famille, aussi, décomposée. La grand-mère, la mère, la fille, le gamin, l’autre grand-père, c’est les Maldives, autant d’atolls séparés les uns des autres, et chacun en état d’alerte au cas où l’un ou l’autre approcherait…

Comme le break Mercedes, le film finit par arriver quelque part. Ça ressemble un peu trop à du cinéma, mais on est là pour cela aussi. En attendant, on aura fait un voyage pas ordinaire en compagnie de gens plutôt "bruts de décoffrage", tout en évoquant une période de la vie jugée peu sexy (l’exclusion de la vie active). On aura passé un bon moment, comme on n’en passe pas si souvent au cinéma, hors des chemins formatés.

Catherine Deneuve, on ne l’a jamais vue comme cela en 140 films. Même ceux, surtout celles, que la star fatigue seront frappés par un naturel qui interpelle. C’est que dans ce périple, Emmanuelle Bercot a injecté des éclats de réalité, des vrais morceaux de fantaisie d’une Deneuve confrontée à des non-professionnels. Et vibre la toile.


Réalisation : Emmanuelle Bercot. 

Scénario : E. Bercot et Jérôme Tonnerre. 

Image : Guillaume Schiffman. 

Avec Catherine Deneuve, Claude Gensac, Hafsia Herzi, Mylène Demongeot… 

1h53.