"Prisoners" : Deux filles disparaissent

Denis Villeneuve réussit son passage à Hollywood sans perdre son âme. Rare…

Alain Lorfèvre
"Prisoners" : Deux filles disparaissent

Deux familles fêtent Thanksgiving, dans la banlieue de Boston. Les parents traînent dans le salon, les ados dans une chambre, les deux fillettes jouent. Arrive la fin de la journée. Ces dernières sont introuvables…

"Prisoners" a tous les attributs du thriller : enlèvement d’enfant, familles déchirées, un flic solitaire, instinctif et obstiné, deux suspects troubles… Devant une autre caméra, cela n’aurait été qu’un (bon) film noir de plus. Comme au début d’"Incendies", adaptation éblouissante de la pièce de théâtre de Wajdi Mouawad, nommé à l’oscar du meilleur film étranger en 2012, les premières images de "Prisoners" campent d’emblée une ambiance qui enveloppe le spectateur. Le Canadien Denis Villeneuve confirme qu’il est un authentique cinéaste, en ce sens qu’il est doté d’une vision, d’un point de vue.

Tout en assumant la dimension fictive et dramatique de son scénario, il le teinte d’un réalisme saisissant. Impossible, surtout en Belgique, que le souvenir d’un fait divers authentique ne vienne pas à l’esprit. Ce trait distinctif situe "Prisoners" dans la continuité des œuvres précédentes du réalisateur. Dans "Polytechnique" (2009) et "Incendies", déjà, le réalisateur prenait le parti de la fiction pour revisiter des marronniers de nos journaux télévisés (une tuerie dans un lycée, une guerre civile au Proche-Orient).

Ici, ce fait divers si commun, si passionnel, lui permet d’interroger la pulsion de justice et de vengeance, tout aussi banalisée. On ose même voir dans le personnage d’Hugh Jackman (patriote assumé et crypto-milicien) une métaphore de l’Amérique "post-11 Septembre", où la fin justifie les moyens, jusqu’au recours à la torture, abordée ici sans détour (mais sans voyeurisme). Le réalisateur évite tout manichéisme, dans un sens comme dans l’autre, au profit de la subtilité et de la nuance. Le titre donne la grille de lecture : chaque personnage est prisonnier de la situation, de son rôle, de ses émotions, de son ou de ses croyances. "Prisoners", s’il remplit son contrat de thriller à suspense, offre aussi une fine exploration psychologique des deux figures d’autorité par excellence : le père et le flic. Et ces piliers de la société n’ont plus confiance en elle, pas plus que l’un en l’autre.

La forme est à la hauteur des ambitions du réalisateur : sens du cadre, de la lumière, décors d’un triste réalisme, direction d’acteurs sans concession… Hugh Jackman et Jake Gyllenhaal en sortent gagnants, retrouvant des rôles dignes de leur talent. Fait révélateur (et rare pour des acteurs de leur notoriété) : on les oublie au profit de leur personnage. S’il est impeccable, aussi, Paul Dano est, par contre, dans un registre déjà plus familier - donc prévisible. L’interaction des parents et des enfants brosse de quelques traits sûrs le caractère de chacun. Avec une narration à nouveau ample, Villeneuve embrasse plusieurs points de vue, s’attarde sur un arc narratif puis l’autre. Mais il n’égare jamais le spectateur. Certains personnages pourront disparaître plus d’une demi-heure, mais à leur retour, on ne les aura pas oubliés, tant Villeneuve parvient à les caractériser avec brio.

Au final, Denis Villeneuve évite l’artificialité du commun des thrillers commerciaux, pour réussir haut la main son examen d’entrée hollywoodien avec un film à même de convaincre autant le grand public que les cinéphiles exigeants. Qu’il ait déjà trouvé le temps de boucler "An Ennemy" avec le même Gyllenhaal ne peut que réjouir…

Alain Lorfèvre

 PrisonersRéalisation : Denis Villeneuve. Scénario : Aaron Guzikowski. Avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Maria Bello, Terrence Howard, Paul Dano,… 2h26.