Omar va tuer

Amour et trahison : vieille comme le monde, l’addition fait les bons thrillers.

Alain Lorfèvre
Omar va tuer

D’Homère à "Omar"… Depuis l’Odyssée, les tragédies se déclinent toujours sur fond d’histoire d’amour. Un gars, une fille. Ou, plutôt, deux gars, une fille. Pour voir l’élue de son cœur, Omar (Adam Bakri) n’hésite pas à faire le mur. Littéralement, parce que quand on est un Palestinien de Cisjordanie, on en a devant soi chaque jour.

Contrairement à une idée reçue, celui dressé par les Isréaliens ne sépare pas tant ceux-ci du terroriste qui sommeillerait en chaque Palestinien. Ce sont les Palestiniens qui sont séparés entre eux. Omar, donc, escalade au péril de sa vie cette frontière de béton pour rendre visite à Nadja (Leem Lubany). Ou plutôt à Tarek (Eyad Hourani), le frère de cette dernière. Tarek qui n’est pas qu’un prétexte, mais aussi un chef de réseau local de lutte contre "l’occupant" israélien.

Omar a déjà fait ses preuves. C’est, cette nuit-là, à Amjad (Samer Bisharat) de faire les siennes. Rituel d’une guerre qui ne dit pas son nom. Exécution faite, la vie reprend son cours. Jusqu’à ce qu’Omar se fasse arrêter. Rami (Waleed F. Zuaiter), l’agent des services secrets israéliens, semble en savoir beaucoup sur lui et ses amis. Omar, torturé, puis piégé, ne trouve bientôt d’autre choix que de faire mine d’accepter le marché de Rami : être libéré et livrer Tarek aux Israéliens. Lui n’a que trois idées en tête : revoir Nadja, sauver Tarek et se sauver.

En 2005, déjà, Hany Abu-Assad livrait un film explosif avec "Paradise Now", histoire de deux jeunes Palestiniens virant terroristes pour ne pas courber l’échine. S’il parle d’une réalité géopolitique, il fait d’abord du cinéma. Et ses sources sont, elles, comme pour beaucoup d’autres, américaines. Ce qu’il assume, et, au vu du résultat, fort bien d’ailleurs.

S’il ne fait aucun doute qu’il sait de quoi il parle, et si "Omar", comme "Paradise Now", n’occulte rien du conflit israélo-palestinien, Hany Abu-Assad tourne d’abord un thriller sur fond d’histoire d’amour. L’histoire pourrait être pratiquement la même à Paris, New York ou à Hong Kong, sauf que ce qu’Omar serait un gangster amoureux de la sœur de son boss et que des flics un peu ripoux tenteraient d’en faire une balance. La poursuite en bagnoles est ici remplacée par une course-poursuite qui époustouflerait même Jason Bourne, le labyrinthe des ruelles étant la métaphore de celui dans lequel s’égare Omar.

Revers de la médaille cinématographique : on pourra toujours dire qu’Abu-Assad n’invente rien. C’est vrai. Mais il le fait (très) bien : son cinéma est digne de ses modèles. Et, malgré des moyens limités et des conditions de tournage qu’on sait difficiles, il ne transige jamais sur la qualité. Ses acteurs, au demeurant, sont brillants. Le petit jeu de dupes que se livrent Omar et Rami est subtilement rendu par Adam Bakri et Waleed F. Zuaiter (en qui, amusante coïncidence, les amateurs de séries reconnaîtront le bourreau du sergent Brody dans "Homeland"). Le reste du casting est au diapason. Et comme Hany Abu-Assad est et reste Palestinien (même en ayant vécu plus de vingt ans aux Pays-Bas), il distille non pas un message - ce qui serait lassant -, mais un constat sur la Cisjordanie d’aujourd’hui, minée par la pauvreté, taraudée par la paranoïa, endeuillée par le cycle de la violence.

Omar en devient le portrait d’une jeunesse (dans un film où les adultes et les anciens sont terriblement absents) "au pied du mur", sans repère ni avenir, qui cherche tant bien que mal une issue. Laquelle reste trop souvent fatale. Car quand on vous a tout pris, même l’amour, que vous reste-t-il, sinon l’honneur ?

D’Homère à Omar, c’est toujours les mêmes histoires et la même Histoire.

Réalisation et scénario : Hany Abu-Assad. Avec Adam Bakri, Waleed F. Zuaiter, Leem Lubany,… 1h37.