"Avant l'hiver": Agressez-le avec les fleurs

Quand un neurochirurgien se prend la tête à cause d’un bouquet de roses. Philippe Claudel cherche une troisième pour Auteuil, entre Sautet et Haneke.

Fernand Denis
"Avant l'hiver": Agressez-le avec les fleurs

Pas encore de titre, mais déjà Daniel Auteuil, plein écran, répondant fragilement à des questions venues hors-champ, d’un lieu vague, probablement un commissariat. L’heure est grave, Auteuil est livide, bouleversé, à fleur de peau.

C’est le cas de le dire. Tout a commencé avec un bouquet de roses rouges. Daniel Auteuil incarne un neurochirurgien, un professeur passionné. Opérations et formation occupent tout son temps. "Ta vie est toute remplie et la mienne est toute vide", lui dit un soir sa femme, Kristin Scott-Thomas, toujours aussi racée, classe, stylée comme leur villa, un bijou contemporain dans un écrin de verdure maîtrisée au cordeau. Pas une feuille ne traîne.

Un jour, il trouve un bouquet de roses rouges sur son bureau. Pas d’expéditeur. Il le donne à son assistante. Puis, le lendemain, un bouquet arrive à son cabinet, le surlendemain sur son pare-brise, le jour d’après chez lui.

Il y a plus désagréable comme agression, mais l’effet est le même, ces pétales agissent comme autant de grains de sable qui viennent gripper une vie, harmonieuse en apparence, tant professionnelle que privée. C’est que cette pollinisation de son existence s’accompagne de l’irruption d’une jolie jeune femme qu’il croise trop souvent pour s’en remettre aux coïncidences. Et d’imaginer un lien entre les fleurs et la belle plante. Que lui veut-elle ? Quel rôle joue-t-elle ? Tout s’embrouille dans sa tête et pour un neurochirurgien, c’est le bouquet. Ses mains tremblent. Il est mis au repos mais cette Lou est désormais une obsession.

Pour mettre en scène cette crise non pas à mi-vie, mais aux trois quarts, avant la dernière saison; Philippe Claudel a choisi la structure d’un film noir. Ça démarre après le drame. Quel drame ? On l’ignore précisément, mais le grand flash-back est enclenché. Il n’est d’ailleurs pas la ligne de force du récit, mais plutôt un moyen permettant au personnage de rétablir le contact avec un passé lointain, très lointain, enfoui dans un coin de sa tête. Un peu comme les cordonniers, les neurochirurgiens sont incapables de voir ce qu’ils ont dans leur tête, vu qu’elle est toujours dans le guidon. Et où le vélo l’a-t-il mené ? Est-ce bien là qu’il rêvait d’aller ?

Et Philippe Claudel, où veut-il nous mener avec cette enquête en suspension, avec ses non-dits, avec ce triangle de faux amis, avec cette touche quasi unique d’émotion - très pure - placée sur un personnage périphérique, une patiente qui fait part de sa crainte de perdre un souvenir précieux à la suite de l’opération ?

Entre le Sautet de "Quelques jours avec moi" et le "Caché" de Haneke - Auteuil oblige -, entre faux thriller et vraie crise existentielle avant la pension - suis-je passé à côté de ma vie ? -; Philippe Claudel cherche sa troisième voie. Ne braquant pas la lumière sur son personnage, ni sur son ombre, mais sur son environnement cherchant à faire apparaître ce qui ne se voit pas. De façon floue.