"Tel père, tel fils" : Naissance d’un père

A son tour, Hirokazu Kore-eda ("Nobody Knows") permute les bébés dans une maternité.

"Tel père, tel fils" : Naissance d’un père
Denis Fernand

Toto le héros" en faisait une obsession, "Le Fils de l’autre", un cauchemar, "La vie est un long fleuve tranquille", une satire; c’est au tour de Hirokazu Kore-eda de permuter les bébés dans une maternité.

Hirokazu Kore-eda, c’est pour toujours l’auteur de "Nobody knows", le récit de cet authentique fait divers filmé à hauteur des enfants, l’aventure de ces quatre mômes abandonnés par leur maman, livrés à eux-mêmes durant des mois; une inoubliable exploration de la fratrie ou l’insouciance et la tendresse côtoyaient le drame.

Mais revenons dans cet appartement chic de Tokyo où le papa du petit Keida (six ans) se sent enfin apaisé. Son petit garçon est bien mignon, mais un peu trop doux à son goût et, surtout, pas très performant à l’école, ni devant le piano. En un mot, la descendance de ce brillant architecte, en marche forcée vers la direction d’une puissante société de construction, n’est pas une flèche. Maintenant, il comprend pourquoi, ce n’était pas son fils, il n’était pas de son sang.

La révélation de cette inversion des bébés est pour lui moins un choc qu’un soulagement. De fait, le petit Keida ressemble à son père biologique, un modeste commerçant, très gentil mais pas bien futé, et on ne peut plus désorganisé. Ainsi, il reporte au lendemain tout ce qui peut être fait le jour même, cela lui dégage du temps pour jouer avec ses petits.

Le cinéaste de "Still Walking" qui réveillait les remords, nourrissait une culpabilité, interrogeait la filiation dans un vol de papillon jaune; le réalisateur de "I Wish" qui voyait deux petits frères, séparés par un divorce, imaginer un plan fantastique pour rayer 300 km de la carte; bref, on n’imaginait pas du tout Hirokazu Kore-eda chausser des gros sabots, tresser un scénario avec des câbles et servir l’émotion à la louche.

Toutefois, au-delà de la surprise de le voir porter un regard conventionnel, au-delà de son message universel mais visant plus directement sans doute ses compatriotes: "Les enfants ne sont pas des robots", l’auteur pose une belle question au cœur de ce récit : "Quand devient-on père ?"

On a même l’impression que c’est sa seule préoccupation, mais qu’il s’est égaré dans les rebondissements d’un pitch rocambolesque, pris les pieds dans les liens du sang. Il ne s’en dépatouille qu’à une demi-heure de la fin, retrouvant alors son style, sa subtilité, sa sensibilité, en un mot, sa grâce.

Décevant, comparé à certains titres d’une exceptionnelle filmographie - il faut absolument voir "After Life", ce film très original sur le deuil -, "Tel père, tel fils" n’en reste pas moins un film supérieur à la moyenne, au point d’être récompensé, à Cannes, par le prix du Jury (qui le découvrait probablement).

F.Ds

Réalisation, scénario : Hirokazu Kore-eda. Avec Masaharu Fukuyama, Machiko Ono, Lily Franky… 2h01.